Jonathan Bettez

traqué

Vaste supercherie, « outil secret » de la GRC, caméras cachées dans les maisons de tout son réseau social : la police a sorti l’artillerie lourde pour piéger le suspect principal dans le dossier Cédrika Provencher. Pendant une décennie, Jonathan Bettez a été une bête traquée.

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Infiltré

Le soir du 2 juin 2009, on sonne à la porte de Jonathan Bettez, à Trois-Rivières. Un sondage auquel il accepte de participer en échange d’un billet à gratter. Il gratte. Coup de chance : le jeune homme remporte un luxueux voyage de golf à Mont-Tremblant avec transport en limousine. Il y rencontre les autres gagnants du concours et s’y fait un ami dont il deviendra rapidement proche.

Coup de chance ? Ce que Jonathan Bettez ne sait pas, c’est que cette suite d’évènements a été méticuleusement planifiée dans les bureaux de la Sûreté du Québec (SQ) pour hameçonner leur seul suspect dans l’affaire Cédrika Provencher. Le sondeur, le chauffeur de limousine, les autres gagnants, le nouvel « ami » : tous des policiers.

Ils ont une cible : lui. Un scénario à rendre paranoïaque jusqu’aux plus naïfs, un véritable roman d’espionnage.

De nouveaux documents judiciaires, libérés mardi, mis sous scellés à nouveau le jour même puis rendus publics hier à la suite des démarches de La Presse et de Radio-Canada, lèvent le voile sur l’intense campagne des enquêteurs de la SQ pour tenter de coincer le Trifluvien.

Bettez a été accusé de possession de pornographie juvénile, après que la police eut fouillé ses ordinateurs à la recherche d’indices dans le dossier Cédrika Provencher. Les appareils ne contenaient pas directement ce type de fichiers, mais la Couronne croit pouvoir convaincre la justice que l’ordinateur de Bettez a laissé des traces informatiques incriminantes. Il a plaidé non coupable.

Rappelons que Jonathan Bettez ne fait face à aucune accusation concernant la mort de Cédrika Provencher.

Alibi invérifiable

C’est à l’automne 2007, quelques mois après la disparition de la fillette de 9 ans, que le nom de Jonathan Bettez apparaît pour la première fois sur l’écran radar des policiers : il est l’un des 258 propriétaires d’Acura TSX 2004 rouges immatriculées au Québec. Cette description de véhicule a été donnée par un témoin qui aurait localisé un véhicule suspect à proximité du quartier de la famille Provencher.

Sur 258 voitures, six correspondent en tous points à la description. De ce nombre, deux appartiennent à des Trifluviens : une mère de famille possédant un alibi solide et Jonathan Bettez.

Cédrika Provencher a été portée disparue vers 21 h 20 le 31 juillet 2007. Le jour fatidique, Bettez a joué une partie de golf avec ses amis jusqu’en début de soirée. Selon un ami de golf, « Jonathan Bettez a joué seulement un neuf trous parce que ça n’allait pas bien », indique la police dans une déclaration sous serment. « Il en déduit donc que Jonathan Bettez a quitté vers 18 h 30-19 h. »

Le reste de la soirée, Jonathan Bettez affirme l’avoir passé seul chez lui à écouter un film. « À ce jour, personne n’est en mesure de corroborer son alibi ou ses faits et gestes, entre le moment où il quitte le golf le 31 juillet 2007 et le 1er août 2007, lorsqu’il retourne à son travail », continue la police.

Le suspect a refusé plusieurs fois de passer un test de polygraphe, aussi appelé « détecteur de mensonges ». Il a laissé entendre à certains moments qu’il pourrait s’y soumettre, mais seulement si la police se pliait à une série de conditions qui ont toujours été inacceptables pour les enquêteurs.

« As-tu vu le bikini ? »

C’est par une autre partie de golf que commence la relation entre Jonathan Bettez et son nouvel « ami » rencontré à Mont-Tremblant. Moment troublant sur le terrain : voyant passer une fillette en maillot de bain que le policier estime âgée d’« environ 10-12 ans », Jonathan Bettez se réjouit. « As-tu vu le bikini ? », aurait-il dit selon le policier. « Elle est un peu jeune », aurait-il ensuite ajouté.

Le problème, du point de vue de la police : c’est le seul moment en 12 mois et 24 rencontres où Jonathan Bettez se compromet.

De juillet 2009 à août 2010, le suspect et son ami factice fréquentent les restaurants chics de Trois-Rivières, vont au golf et au Centre Bell.

Caché derrière une couverture d’homme d’affaires aux investissements multiples et impliqué dans des transactions louches, le policier prête 15 000 $ à Bettez afin qu’il lance sa carrière de joueur de poker en ligne. L’« ami » le rémunère pour des conseils financiers ou pour des commissions.

Mais après plus d’un an à tisser des liens, la relation s’effondre, sans que l’on sache réellement pourquoi. Bettez « dit être mal à l’aise avec ses “activités millionnaires” et que son style de vie est trop élevé pour lui », rapporte la police. Deux jours plus tard, le jeune homme rencontre son « ami » près d’une station-service, acquitte ses dettes et grimpe dans un véhicule conduit par son père pour ne plus jamais entrer en contact. Échec pour la police.

— Avec la collaboration de Vincent Larouche, La Presse

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Le fil des événements

31 juillet 2007

Cédrika Provencher, 9 ans, disparaît. Elle est vue pour la dernière fois au coin d’une rue, tout près de chez elle à Trois-Rivières. Elle ne laisse derrière elle que son vélo.

Automne 2007

Jonathan Bettez apparaît sur l’écran radar des policiers. Il est à l’époque le propriétaire de l’une des 258 Acura TSX 2004 de couleur rouge au Québec. La SQ s’intéresse aux propriétaires de ce type de véhicule, dont une description a été donnée par un témoin. Bettez n’a pas d’alibi.

Septembre 2007

Moins de deux mois après la disparition, la police commence à faire de la filature sur Bettez. Diverses opérations de surveillance physique seront effectuées au cours des dix prochaines années.

2 juin 2009

La SQ lance une vaste opération d’infiltration dans la vie de Jonathan Bettez. On l’attire dans un scénario monté de toutes pièces grâce à un faux concours qui lui fait gagner un voyage de golf à Mont-Tremblant. Les autres gagnants sont des policiers. L’opération d’infiltration durera 13 mois et comptera 25 scénarios.

Décembre 2015

Des ossements appartenant à Cédrika sont retrouvés dans un secteur boisé de Trois-Rivières. Les policiers préparent une remise publique et médiatique des ossements à la famille. Il s’agit d’une stratégie de provocation dans le but de faire parler le suspect, toujours surveillé.

2016

La police obtient le droit d’installer des caméras dans les maisons de proches et de membres de la famille du suspect, en plus d’écouter leurs conversations. Le but : capter des propos incriminants.

Août 2016

Jonathan Bettez est arrêté et accusé de possession de pornographie juvénile pour des faits survenus de 2009 à 2013. Les chefs d’accusation n’ont rien à voir avec l’affaire Cédrika. Lors de son arrestation, il refuse alors de se soumettre au test du polygraphe, test qu’il a déjà refusé de passer à quatre reprises depuis la disparition de l’enfant.

— Gabrielle Duchaine, La Presse

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Surveillé

Depuis 2007, les enquêteurs de la Sûreté du Québec ont déployé des moyens hors de l’ordinaire – dont un « outil secret » de leurs collègues fédéraux – pour surveiller les moindres faits et gestes de Jonathan Bettez.

Un vaste réseau de surveillance

Parents, sœur, amis et même ex-copine : la police a obtenu en 2016 le droit d’installer des caméras dans les maisons de tout son réseau social, en plus d’écouter leurs conversations, dans l’espoir de capter des propos incriminants. Jonathan Bettez a lui-même été la cible d’une surveillance encore plus serrée. Il a été filé à de multiples reprises depuis 2007 et des balises de location ont été installées sur son véhicule. Une caméra l’a capté dans des moments intimes alors qu’il se trouvait dans son bureau, ses courriels ont été passés au crible et même sa voiture contenait un micro pour l’écouter.

« Outil secret »

Selon un rapport de police, les enquêteurs ont aussi eu recours à un « outil secret » de la GRC pour surveiller certaines de ses activités informatiques. Les policiers ont notamment pu voir ce que leur suspect affichait sur son écran et ce qu’il tapait sur son clavier d’ordinateur. Une ordonnance de non-publication interdit de révéler le fonctionnement de l’outil.

Filature détectée

Les documents judiciaires déposés par la SQ ne permettent pas de connaître le nombre de journées pendant lesquelles Jonathan Bettez a été suivi par la police. Ils notent toutefois qu’en novembre 2008, plus d’un an après la disparition de Cédrika Provencher, le suspect craignait d’être suivi : il « a fait une manœuvre de contre-filature ». « Jonathan Bettez a immobilisé son véhicule à l’intersection, malgré que le feu soit vert. Le véhicule de surveillance qui le suivait a dû alors passer à côté de lui, s’engager dans une direction et Jonathan Bettez est reparti dans une direction opposée. »

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Provoqué

Une fois les chasseurs en embuscade, il faut rabattre la proie. En 2016, en demandant à un juge l’autorisation de tisser une toile de surveillance autour de Jonathan Bettez et de ses proches, la police annonce son plan d’action. Objectif : provoquer le suspect pour qu’il se confie. Extraits.

Message à Bettez

« À un moment opportun, un message [ex. : courriel, lettre ou vocal] sera laissé à Jonathan Bettez en lien avec son implication dans la mort de Cédrika Provencher et la pornographie juvénile trouvée chez Emballages Bettez. Cette action vise à provoquer Jonathan Bettez et à favoriser des conservations utiles à l’enquête. »

Perquisition

Après une perquisition secrète et nocturne à l’entreprise familiale – Emballages Bettez –, la SQ compte y retourner de jour en fanfare. Le but mentionné n’est pas la récolte d’éléments de preuve. « Ces actions visent à provoquer des conversations utiles à l’enquête », explique la police.

Remise des ossements

« Il y aura la médiatisation de la remise des ossements de Cédrika Provencher à sa famille, afin d’indiquer la fin des analyses par le Laboratoire des sciences judiciaires et [de médecine] légale de Montréal. Cette action favorisera des conversations au sujet de Cédrika Provencher. »

Famille, amis et ex-conjointe rencontrés

Dans son plan d’action, la SQ annonce aussi son intention de rencontrer la famille de Bettez « afin de [lui] démontrer le rapprochement qui peut être fait entre la consommation de pornographie juvénile et le dossier de Cédrika Provencher ». Le but : « susciter des conservations avec Jonathan Bettez au sujet de Cédrika Provencher ». Même portrait pour deux amis de l’homme et pour une ex-conjointe, eux aussi placés sous surveillance policière. Toutes ces provocations se sont révélées vaines. Jamais les policiers n’ont capté une conversation, une phrase, un mot même qui leur aurait fourni la preuve qu’ils recherchaient tant. Cédrika Provencher aurait eu 21 ans le 29 août prochain.

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