Opinion Travailleurs autonomes

Chers partis politiques, un peu d'innovation, S.V.P.

À l’aube des élections provinciales qui auront lieu à l’automne, j’aimerais adresser aux partis politiques une réalité souvent ignorée dans leur programme. Étant travailleuse autonome, dans la trentaine et, de surcroît, célibataire sans enfants, je ne me retrouve nullement dans les promesses électorales de ceux qui nous représentent.

Je n’ai pas d’enfants qui vont à la garderie ou à l’école, qui ont accès à des soins dentaires et d’optométrie gratuits, je ne suis pas étudiante, et je suis loin d’être prête à me rendre dans un CHSLD. Je vais chez le médecin une à deux fois par année, je suis inscrite à l’assurance médicament (qui me coûte quand même plus cher que le bénéfice que j’en retire), et je roule sur des routes relativement entretenues. Je cotise au RQAP et je n’ai même pas l’intention d’avoir d’enfants. Mais à part ça ?

Comprenez-moi bien. Je suis contente de vivre dans une social-démocratie où l’on participe collectivement au mieux-vivre de chacun et où je n’ai pas à me soucier du coût d’un examen médical ou d’un séjour à l’hôpital. Et je suis bien contente si des couples ont pu avoir des enfants grâce à mes impôts. Cependant, quand vient le temps de voter, je me demande qui a réellement mon bien-être à cœur. Je fais quand même mon devoir de citoyenne, mais chaque fois, le X apposé sur mon bulletin de vote devient sans intérêt. Je vote « pour le moins pire de la gang ». Et combien sommes-nous à faire de même ? C’est désolant.

J’ai décidé, il y a trois ans, de faire le grand saut. Celui de me jeter dans la gueule de l’entrepreneuriat. Devenir travailleur autonome. Seule. Avec son lot d’angoisse, d’insécurité, mais aussi de bonheur à accomplir quelque chose que j’aime et être, dans une certaine mesure, maître de mon horaire. Et étant célibataire, j’assume à part entière le coût de la vie. Personne avec qui partager le loyer, les frais fixes, etc. C’était mon choix et c’était pleinement assumé. Je ne me plains pas, car je suis chanceuse que mes choses aillent bien.

Mais ce n’est pas le cas de plusieurs d’entre nous. Et qui m’aurait aidé si cela n’avait pas tourné comme je l’espérais ou si demain je tombais gravement malade ? Qui payerait les factures en attendant ?

La marge et la carte de crédit sont bien souvent « les amis » de l’entrepreneur. À titre de travailleur autonome, je n’ai pas le droit à l’assurance chômage. Je n’ai pas d’assurances privées pour payer mes soins dentaires et d’optométrie ou pour me garantir un « salaire » si je tombe malade. Je pourrais m’en prendre une, mais les coûts sont prohibitifs.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, la Belle Province compte plus de 500 000 travailleurs autonomes et 33 % des ménages ne comptent qu’une seule personne. Pour certains, en cette ère de « gig economy », la vie de pigiste n’est pas une option, mais plutôt une nécessité. Avec la vague d’entrepreneuriat qui souffle depuis quelques années, il est fort à parier que la situation n’est pas près de mourir, à en croire le nombre d’espaces de « coworking » qui ouvrent tous les mois.

Toujours selon l’Institut, en 2011, le revenu moyen brut d’un travailleur autonome (sans aide) était de 34 200 $, comparativement à un employé, dont le salaire moyen brut se situait à 47 600 $. Au salaire de l’employé, il faut ajouter les avantages sociaux auxquels il peut avoir droit, ainsi que le chômage qu’il pourra toucher s’il perd son emploi. Le travailleur autonome devra, de son côté, payer la part employeur des programmes sociaux du gouvernement et n’aura aucun filet de protection si les affaires venaient qu’à moins bien aller.

Un déséquilibre bien évident dans la situation des deux contribuables. En finance, on parle d’une prime à la prise de risque. C’est bien loin d’être le cas du travailleur autonome.

Alors chers partis politiques à l’écoute, si vous voulez faire changement et attirer une population oubliée par vos promesses, pourquoi ne pas créer une assurance collective similaire à ce qu’un salarié peut avoir avec son employeur, à l’intention des travailleurs autonomes qui n’y ont pas accès soit par un conjoint ou une association ou un ordre professionnel ? Vous auriez mon attention et celle de plusieurs comme moi. Et mon X aurait, pour une première fois, un certain sens. Une certaine notion de changement. Car être une travailleuse autonome célibataire est un « luxe » chèrement payé.

Je ne me plains pas de ma situation, car pour l’instant, les affaires vont bien et je ne changerais ma situation avec personne au monde. Mais demain ? Qui sait ? La préoccupation est constante. Je n’ai pas de fonds de pension qui m’attend à la retraite, et j’ai un compte REER bien peu garni pour l’instant. Il est presque certain que je travaillerai jusqu’à mon dernier souffle, à moins de gagner à la loterie. Alors, pourquoi ne pas faire la différence dans la vie de centaines de milliers de Québécois, et sortir de vos traditionnels publics cibles ?

Démontrez, encore une fois, que le Québec innove, comme il l’a fait à plusieurs reprises par le passé, en matière de programmes sociaux.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.