Magazine Newsweek

La révolte des bonnes filles

Elles en avaient ras le bol d’être traitées comme si elles étaient inférieures, de ne pas avoir les mêmes possibilités que les hommes, d’être harcelées sexuellement. Des employées de la salle de rédaction du magazine Newsweek ont donc intenté une poursuite contre leur employeur pour discrimination sexuelle. C’était en 1970.

Dans le livre The Good Girls Revolt, l’une d’elles, Lynn Povich, raconte les dessous de ce combat ainsi que le sexisme dont les femmes journalistes étaient l’objet à l’époque.

Son ouvrage a inspiré une série télé produite par Amazon qui sera présentée en version française sur ARTV à compter d’aujourd’hui. Nous nous sommes entretenue avec elle.

En 1970, au moment où des femmes employées du magazine Newsweek intentent une poursuite, quel poste occupez-vous au sein de la rédaction ?

Je travaillais dans la section « Life and Leisure » comme recherchiste. Il faut savoir qu’à l’époque, il y avait une ségrégation au sein des salles de rédaction. Les postes de rédacteurs, de reporters et d’éditeurs étaient réservés aux hommes et les femmes étaient recherchistes. Un de mes collègues, qui appréciait mon travail, avait toutefois suggéré que je devienne rédactrice junior, mais c’était exceptionnel.

Dans la série, on voit des patrons flirter avec les recherchistes ou encore leur demander de préparer leur café. Ça se passait vraiment comme ça ?

On n’allait pas chercher le café, il y avait des machines [rires]. Mais il est vrai qu’on était en quelque sorte les épouses du bureau [office wives]. Nous étions là pour soutenir le travail des hommes, faire leurs recherches, nous assurer qu’il n’y avait pas d’erreurs dans leur texte, etc. Et, oui, il y avait à l’occasion des remarques déplacées, des attouchements. Quand j’ai fait la recherche pour mon livre, j’ai découvert qu’une de mes collègues avait carrément été harcelée et traquée par un des patrons.

Quel est l’évènement qui a déclenché la poursuite ?

Un jour, une des recherchistes, Judy Gingold, est allée luncher avec une avocate à qui elle a raconté le fonctionnement de la salle de rédaction de Newsweek. L’avocate lui a dit que c’était illégal : on ne pouvait pas classer les types d’emplois selon le genre de la personne. Il faut se souvenir que quelques années plus tôt, en 1964, les États-Unis avaient adopté le Civil Rights Act qui interdisait la discrimination. Nous n’avions pas réalisé à l’époque que cette loi s’adressait aussi à nous, les femmes. Judy en a donc parlé discrètement à quelques collègues. J’ai été la cinquième à qui elle l’a dit. On se parlait dans les toilettes car on pouvait perdre notre emploi si on se faisait prendre. Une fois la plainte déposée par contre, nous étions protégées. Notre employeur ne pouvait plus nous renvoyer.

Quelle a été la réaction de vos collègues masculins à l’époque ?

Nous travaillions en étroite collaboration avec eux, ils nous connaissaient et savaient que nous étions aussi éduquées qu’eux et que nous étions compétentes. Sans compter qu’on leur sauvait régulièrement la peau. Quand nous avons déposé la plainte, la plupart nous ont appuyées. Je me souviens même d’avoir reçu un télex des hommes du bureau de San Francisco qui disaient « Lâchez pas, les filles ! ». Avec le temps, nous avons compris que c’était surtout les patrons qui s’opposaient à toute mesure de discrimination positive.

Est-ce que les choses ont changé par la suite ?

Il s’est passé plusieurs choses. Premièrement, les femmes des autres publications ont elles aussi déposé une plainte. Fortune, Time, Sports Illustrated… Nous avions ouvert les vannes. On peut dire qu’au sein du milieu journalistique, notre poursuite a eu un impact majeur. Par contre, au sein de la rédaction, cela a aussi créé des tensions. Certains nous reprochaient d’être allées laver notre linge sale en public. Lorsque nous sommes retournées au travail, nous avons eu des rencontres avec des membres de la direction ainsi que notre avocate et nous avons négocié des changements. Nous étions une dizaine et nous avons négocié durant plusieurs mois. Nous avons obtenu des promesses que des femmes seraient promues, que d’autres seraient embauchées par les bureaux à l’étranger. Les patrons ont alors décidé de mettre « à l’essai » trois femmes qui avaient déjà signé des textes dans d’autres publications comme le New York Times ou le Village Voice. Et au bout de trois mois, ils ont déclaré qu’elles ne faisaient pas l’affaire ! Résultat : un an après le dépôt de notre plainte, nous n’avions fait aucun progrès. Nous avons donc déposé une autre plainte en 1972. Cette fois, nous avons obtenu qu’un tiers des journalistes soient des femmes et qu’un tiers des recherchistes soient des hommes. Pour ma part, j’ai été la première femme rédactrice en chef du magazine, en 1975. Disons que notre combat a été une succession de pas en avant et de pas en arrière.

Comment réagissez-vous, presque 50 ans plus tard, à toutes ces poursuites pour harcèlement et agressions sexuelles chez CBS, Fox, etc. ?

D’une part, je suis impressionnée par l’ampleur du mouvement qui touche vraiment toutes les classes de la société et les catégories d’emplois. En outre, contrairement au cas d’Anita Hill, les gens écoutent. Il y a bien sûr un lien à faire avec notre expérience à Newsweek. Encore une fois, la discrimination sexuelle et le harcèlement dont sont l’objet les femmes en milieu de travail sont des obstacles à leur épanouissement professionnel.

The Good Girls Revolt

Lynn Povich

PublicAffairs

304 pages

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