Chronique

Les Expos d’Ottawa

Les anciens fans des Z’Amours sont les mieux placés pour comprendre la peine, la colère et l’exaspération aujourd’hui ressenties par les partisans des Sénateurs d’Ottawa. L’échange d’Erik Karlsson rappelle cette triste époque où les Expos cédaient des joueurs de renom parce qu’ils ne voulaient pas les payer à leur juste valeur.

Les propos de Karlsson après la transaction ont sûrement accentué le désarroi des gens de l’Outaouais. On aurait pu croire que le grand défenseur se réjouirait de quitter un modeste marché canadien pour San Jose. Après tout, la Californie fait rêver plusieurs joueurs de la LNH.

Ce fut tout le contraire. Même si les Sénateurs sont dirigés par un propriétaire imprévisible, que l’organisation est mêlée comme jamais et que l’équipe joue rarement à guichets fermés, Karlsson était anéanti en commentant la nouvelle. « C’est une journée triste pour ma famille et moi », a-t-il dit, assurant qu’Ottawa demeurerait à jamais son chez-soi.

Karlsson finira sans doute par s’adapter à San Jose ou toute autre ville où il signera un contrat de longue durée. Mais c’était tout de même beau de l’entendre s’exprimer ainsi. On croit souvent que les athlètes professionnels sont des mercenaires, prêts à déménager à la moindre contrariété. Il nous a rappelé que ce n’est pas toujours le cas. Son attachement à la région d’Ottawa est profond et sincère.

En entendant Karlsson parler avec son cœur, j’ai pensé à la déception qui a envahi le visage de Marquis Grissom quand les Expos l’ont échangé aux Braves d’Atlanta durant la « vente de feu » d’avril 1995. Et à celle de Pedro Martinez, deux ans et demi plus tard, lorsqu’il a été troqué aux Red Sox de Boston.

Montréal n’était certes pas un des plus gros marchés du baseball majeur et les vedettes des Expos ne profitaient pas de la visibilité des stars des Yankees de New York ou des Dodgers de Los Angeles. Mais ils appréciaient la ville et ses gens. Comme Karlsson était heureux de vivre à Ottawa.

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Roberto Kelly, ça vous dit quelque chose ? Et Esteban Yan ? Et Tony Tarasco ? Et Bryan Eversgerd ? Et DaRond Stovall ?

Voici les noms de quelques joueurs obtenus par les Expos dans leurs opérations de liquidation. Aucun d’eux n’a laissé une empreinte significative. Le lanceur Carl Pavano a été le meilleur du lot, mais il a malheureusement connu ses meilleures saisons ailleurs qu’à Montréal.

Peu importe le sport, une équipe cédant un premier de classe est rarement gagnante dans une transaction, même si elle obtient plusieurs joueurs et choix au repêchage en retour. Les Nordiques ont été parmi les clubs ayant fait une entorse à cette règle en échangeant Eric Lindros aux Flyers de Philadelphie, une transaction qui leur a notamment valu Peter Forsberg.

Les Sénateurs n’ont pas réussi un coup pareil cette semaine. Josh Norris et Rudolfs Balcers deviendront peut-être de solides attaquants dans la LNH. Mais tout cela demeure incertain.

Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est que les Sénateurs ont affaibli le lien de confiance avec leurs fans en expédiant Karlsson à San Jose. Encore une fois, l’exemple des Expos est révélateur. Après la « vente de feu » de 1995, l’équipe a connu d’autres bonnes saisons, notamment l’année suivante. Mais les amateurs n’y croyaient plus. Quelque chose s’était irrémédiablement brisé et leur enthousiasme a laissé place au cynisme.

Les Expos n’ont jamais réussi à rebâtir les ponts, ce qui explique en partie pourquoi le projet de nouveau stade au centre-ville n’a pas emporté l’adhésion populaire.

Au moment où ils cherchent à construire un nouvel amphithéâtre au centre-ville d’Ottawa, les Sénateurs jouent gros en disant adieu à celui qui était le visage de leur concession. Peut-être qu’ils ne voulaient pas verser entre 10 et 12 millions par saison à Karlsson, peut-être qu’ils trouvaient que c’était trop d’argent pour un seul joueur.

Mais si l’équipe sombre dans la médiocrité au cours des deux ou trois prochaines saisons, quel sera le montant des pertes ? Les revenus tirés de la vente des billets, des produits dérivés, de la restauration et des partenariats commerciaux seront inévitablement en baisse.

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Les Sénateurs sont en reconstruction. Je n’ai rien contre cette stratégie, bien au contraire. Mais un projet pareil ne signifie pas nécessairement de tout raser pour repartir à zéro, l’option qu’ils ont choisie. Surtout quand on évolue dans un marché modeste.

Ainsi, à Toronto, les Maple Leafs ont connu des années de petite misère sans souffrir financièrement. À Montréal, le Canadien demeurera profitable même si l’équipe ne s’extirpe pas de la médiocrité à court terme. La situation est plus délicate à Ottawa, où la base d’abonnements saisonniers n’est pas la même. Une opération « reconstruction » de cette ampleur comporte un haut niveau de risque.

Les Sénateurs comptent plusieurs jeunes joueurs prometteurs, c’est vrai. Et peut-être qu’un jour, Thomas Chabot et Brady Tkachuk seront de véritables stars. Souhaitons que ce soit le cas et que l’équipe redevienne vite concurrentielle.

Je sais que le retour des Nordiques n’est pas pour demain. Mais si les Sénateurs se transforment en canards boiteux de la LNH, la possibilité de revoir les Bleus diminuera encore. Des dirigeants du circuit comme le propriétaire des Bruins de Boston Jeremy Jacobs, qui doutent déjà de la capacité de Québec à appuyer une équipe de la LNH, deviendront encore plus méfiants si les Sénateurs éprouvent des ennuis aux guichets.

Les Sénateurs amorcent une période difficile de leur histoire. Cette semaine, avec le départ de Karlsson, on aurait presque pu les surnommer les Expos d’Ottawa. Espérons que la comparaison n’aille pas plus loin.

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