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L’imaginaire en déroute Quand nos enfants ne savent plus inventer

Le petit écran et l’imaginaire

Au risque de passer pour les dictateurs d’un régime totalitaire, pendant des années, ma conjointe et moi avons interdit à nos enfants de regarder la télévision du lundi au jeudi inclusivement.

Je vous parle ici de télé, puisqu’à l’époque, nous n’avions pas de tablette numérique et que le seul ordinateur de la maison trônait dans mon bureau, au sous-sol, loin de la marmaille. Il était devenu évident qu’entre le souper, les devoirs, les tâches que nous confiions à nos enfants de 7-8 ans (par exemple, vider le lave-vaisselle), le bain et la période de lecture obligée avant le dodo, il n’y avait aucune place (mais vraiment aucune) pour inviter Scooby-Doo ou la petite sirène à venir foutre le bordel dans notre vie familiale. 

De plus, j’avais pris conscience que non seulement les dessins animés pullulaient sur des dizaines de chaînes, mais que celles-ci les diffusaient en continu, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Alors, peu importait le moment où j’appelais mon fils à table, j’étais le « casseux de party » qui l’arrachait au mélodrame que vivait Bob l’éponge dans son ananas, ou aux Pokémon qu’il fallait donc attraper ! Heureusement, La Pat’Patrouille n’existait pas encore, j’ai donc échappé à ce supplice qui rend les moins de 6 ans complètement gagas.

L’objectif de cette règle familiale était le suivant : dégager les quelques minutes libres dont disposaient nos enfants pour leur permettre de s’évader par le jeu créatif plutôt que de se retrouver dans la position de spectateurs.

En d’autres mots, nous tenions à déplacer l’intérêt pour l’écran vers un autre, plus stimulant : une piste de course, des briques Lego, un casse-tête, une tablette de papier, un kit de fabrication de bracelets ou de la pâte à modeler.

Le temps que pouvaient consacrer les enfants à ces jeux, que ce soit 10 ou 30 minutes, n’était plus contrôlé par un diffuseur, mais devenait la joyeuse récompense pour un devoir fait consciencieusement, une douche prise sans rouspéter ou une participation rigoureuse aux tâches familiales.

Mes enfants se donnaient ainsi pour objectif de poursuivre quotidiennement leurs activités (on nageait donc en plein projets évolutifs !). Mine de rien, un phénomène inattendu s’est produit : même le week-end, nos rejetons boudaient généralement le téléviseur pour continuer leurs œuvres ou leurs joutes de jeux de société entamées pendant la semaine !

Un équilibre naturel entre l’enfant réceptif et celui plus créatif s’était finalement établi dans nos vies, ce qui égayait notre quotidien. Je ne vous dis pas que ça marche à tous les coups (il faut voir mes ados d’aujourd’hui « chiller » devant YouTube, je ne les sortirai certainement pas de là avec un jeu de Monopoly), mais je suis persuadé que, pendant la préadolescence, c’était la meilleure chose à faire pour élargir leurs champs d’intérêt.

Une fois leur puberté passée, j’imagine que je verrai ce qu’il en est resté… Il n’y a pas si longtemps, l’écran, c’était le téléviseur. Il était facile d’aiguiller l’enfant vers d’autres activités récréatives, surtout passé 18 heures, alors que les émissions jeunesse faisaient place au journal télévisé et aux feuilletons destinés aux adultes. Petit, je profitais de cette plage horaire bénie, située entre le souper, les devoirs et le dodo, pour jouer avec mes Legos ou bricoler dans ma chambre.

Il en va autrement aujourd’hui. Quand ce n’est pas la tablette ou le téléphone intelligent qui captive, voire hypnotise nos rejetons, c’est la console de jeux, une série disponible sur Netflix ou des applications interactives ! Je ne suis évidemment pas contre ces sources de communication et de divertissement, fort pratiques et même stimulantes lorsqu’elles sont utilisées intelligemment.

Mais voilà, je me pose de sérieuses questions sur les effets d’une exposition excessive aux écrans de toutes sortes.

Ce que l’on crée est un prolongement direct de l’observation que l’on fait de notre quotidien. Plus notre vie est enrichie d’expériences diverses, plus nous disposons d’une réserve d’informations alimentant notre créativité.

Or, les heures passées à gamer ou à jouer avec des applications sont inévitablement déduites de celles passées à converser, à rêvasser, à lire, à bouger, à voyager, à faire des rencontres ou à s’adonner à des activités sportives.

C’est mathématique ! Et c’est d’autant plus préoccupant que cela gruge du temps sur la vie active des enfants en bas âge. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est le rapport publié en 2017 par l’Observatoire des tout-petits, ce projet de la Fondation Lucie et André Chagnon qui a pour mission de contribuer au développement et au bien-être des jeunes enfants québécois. Selon ce document, les trois quarts des enfants de moins de 5 ans passeraient trop de temps devant un écran et près du tiers ne suivraient pas les recommandations du ministère de la Santé en matière d’activité physique.

Depuis l’arrivée des réseaux sociaux et des applications de toutes sortes, je remarque une augmentation des références liées aux produits de l’écran dans les dessins des enfants que je rencontre en milieu scolaire.

Dès la maternelle, l’enfant distingue difficilement le personnage qu’il doit inventer de celui qu’il voit partout. Pour un garçon de 7 ans, colorier un Spider-Man en bleu plutôt qu’en rouge suffit à en faire un tout nouveau héros ; à ses yeux, son personnage n’a alors plus rien à voir avec l’homme-araignée, ce léger détail effaçant toute ressemblance…

Il faut dire qu’en ces temps de téléchargements gratuits, la notion de propriété intellectuelle n’a strictement aucune résonance chez nos petits, et surtout pas chez nos adolescents. Spider-Man semble appartenir à tout le monde… alors changer la couleur de son costume en spandex suffit pour en faire une création personnelle : « ll n’est pas rouge, il est bleu ! J’ai inventé mon Spider-Man. »

L’imaginaire en déroute — Quand nos enfants ne savent plus inventer

Tristan Demers

Les Éditions de l’homme Montréal, 2018 125 pages

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