Fête des Mères

Chère maman…

Mettre un enfant au monde, c’est regarder en avant et en arrière tout à la fois. Parfois, des pans entiers de notre relation avec nos parents nous reviennent. On souhaite faire pareil, ou différemment. On en saisit les nuances. À l’occasion de la fête des Mères, nous avons abordé la question avec trois femmes qui ont récemment accouché de leur premier enfant. Avec notre aide, voici leur lettre à leur propre mère.

UN DOSSIER D’ISABELLE AUDET

Maintenant, je comprends

Marjolaine Bergeron

39 ans

Mère de Siena, 4 mois

Maman,

Je berce ma douce Siena depuis quatre mois, maintenant. Devenir mère à mon tour me ramène à nous deux.

Avant d’avoir ma fille, j’ai lu que, parfois, il faut des semaines à certaines femmes pour éprouver un sentiment maternel. J’ai craint de ne pas avoir cette fibre. Tu as voulu me rassurer en m’expliquant que même lorsque les enfants font subir les pires choses à leurs parents, l’amour ne disparaît pas.

J’ai douté. Et si moi je n’arrivais pas à aimer ainsi ? À aimer ma fille comme tu m’aimes ?

Ma belle Siena dans les bras, aujourd’hui, je ne doute plus.

J’ai vu la force de cet amour dans tes yeux lorsque tu m’as confié toute ta fierté de me voir prendre soin de ma fille. Si tu savais combien ces mots m’ont touchée ! Je n’avais pas réalisé à quel point tu aimes ta vie de mère. À quel point, pour toi, je suis encore ta petite fille. Tu pourrais prendre Siena dans tes bras, et m’oublier un peu, tu sais ? Tu pourrais profiter des privilèges d’une grand-mère ! Mais non : tes enfants sont encore et toujours ta priorité.

Je sens tout le plaisir que tu as de voir l’amour et la dévotion que je porte à ma fille. Maman, tu as réussi à me donner cet amour inconditionnel, cette dévotion sans borne.

L’arrivée de Siena me fait voir les choses autrement. Si tu savais ! Je me revois, adolescente, et je te revois m’attendre…

À 17 ans, je partais des week-ends entiers sans te donner le moindre coup de fil. D’un petit drame à l’autre, je me disais que tu étais capable d’en prendre. Que tu étais forte. Que je pouvais tout te dire : tu n’aurais pas de peine. Ou que si tu en avais, ce n’était pas grave. Tu allais t’en remettre.

Je voulais être libre, je voulais avoir le droit, je voulais être autonome. J’avais 17 ans !

Je berce Siena et je comprends aujourd’hui que malgré ta peine de me voir partir peu à peu, tu n’en as rien laissé paraître. Tu m’as guidée sans me retenir. Ça t’a brisé le cœur, mais tu n’as rien dit, parce que tu m’aimais.

Maintenant, je comprends, maman.

Plus jeune, je t’observais et aveuglée par ma jeunesse, je critiquais tes choix. Tu te consacrais entièrement à nous. J’ai cru que tu n’avais pas de personnalité, que tu avais oublié la femme que tu étais. Or, tu étais heureuse avec tes trois filles. C’est ce dont tu avais envie ! Tu aimais coudre des vêtements de poupée, orchestrer des projets de bricolage… Je mesure aujourd’hui l’ampleur de ton dévouement. Peu importe ce qu’on a pu te dire, tu as toujours été là. Tu nous protégeais comme une véritable lionne ! Je t’ai critiquée, et parfois traitée de peureuse, mais aujourd’hui, je suis bien pire que toi ! Je m’érige en véritable rempart entre ma fille et le moindre souci. J’aimerais être comme toi. Aimante. Présente.

Car malgré les années, malgré le cancer, tu nous places encore devant toi. Tu places les enfants et les personnes âgées dont tu t’occupes devant toi. Pour moi, tu es un modèle de bonté.

Oh, ça n’a pas toujours été facile à la maison. Pendant des années, quand j’étais petite, on n’a pas eu la vie de famille qu’on aurait souhaitée. On l’a vécu différemment, mes sœurs et moi, mais je crois que tu as tout fait pour sauver notre foyer. Avec le recul, je vois que tu étais dans l’œil de la tempête, et que tu as fait de ton mieux avec ton cœur de mère. Je suis en paix avec tout cela.

Je berce Siena et je me revois, petite. Tu as été une mère incroyable. J’aimerais pouvoir offrir à ma fille le dixième de ce que tu m’as donné. Je comprends aujourd’hui toute ta fierté d’être mère. Je suis si choyée à mon tour d’avoir une fille qui pourra donner vie si elle le souhaite. Quel privilège immense que d’accompagner ce petit miracle qui va de l’avant avec sa propre personnalité et de lui donner tout, corps et âme.

C’est grâce à toi que je vis ce bonheur. C’est la roue d’amour d’une mère qui tourne !

— Propos recueillis par Isabelle Audet, La Presse

Si tu étais là, maman

Geneviève Thibault-Gervais

34 ans

Mère d’Éléonore, 7 semaines

Chère maman,

Ta petite-fille, Éléonore, a 7 semaines maintenant. Elle est venue au monde presque 10 ans après que tu es partie et 20 ans après la mort de papa.

J’ai un peu hésité avant de t’écrire, mais devenir mère me ramène à toi. À nous.

Il y a trois semaines, j’ai déballé un des paquets que tu avais soigneusement préparés pour tes futurs petits-enfants. J’ai fait comme tu as dit : j’ai traîné ces sacs de déménagement en déménagement et j’ai attendu la venue de mon premier enfant pour découvrir ce que tu avais déposé à l’intérieur. Je dois admettre qu’il m’a fallu un moment avant d’avoir la force de m’y plonger. Quand j’y suis arrivée, j’y ai trouvé ce que tu aurais voulu donner toi-même à ta petite-fille : une peluche, des vêtements, des pyjamas, des bavettes, des débarbouillettes, un livre sur l’alimentation et une petite robe de chambre.

Tu pensais à nous sans cesse et, avant de partir, tu avais même pris soin de gâter les petits-enfants que tu ne connaîtrais jamais. Tu as choisi du beau papier de soie, et tu as écrit une petite carte : « De ta grand-mamie qui t’aime… »

L’arrivée de ma fille me rend heureuse, si tu savais ! J’aimerais par contre que tu sois là. Je vois mes amies bercer leur bébé, leur mère à leurs côtés, je vois cette relation particulière d’une génération à l’autre et je me dis : ç’aurait été ça. Ç’aurait pu être ça.

C’est drôle, les premiers mots que j’ai soufflés à ma fille quand elle est née sont ceux que tu utilisais tout le temps. C’est sorti tout seul, et sur le même ton rassurant que toi : « Ma belle fille… » Tu te souviens quand je te confiais mes crises existentielles ? Tu commençais avec ces trois mots-là et ça suffisait pour que je sache que tout irait bien.

Quand tu es partie, j’avais 25 ans. Je n’avais pas encore mesuré toute la chance qu’on a eue, mes sœurs et moi, de t’avoir eue comme mère. Quand papa est mort, j’avais 15 ans. Tu t’es retrouvée seule avec tes trois filles dans la ferme que vous veniez d’acheter. C’était surtout le rêve de papa, mais tu t’es retroussé les manches et tu as mené de main de maître l’entreprise familiale. Tu nous as fait un cadeau formidable : malgré le deuil, nous étions en sécurité, aimées et protégées. Jamais on ne s’est senties à découvert. Ce n’est pas rien, ça, maman.

Je me souviens des soupers de famille, de nos séances de magasinage entre filles, des soirées cinéma, des affiches de « bonne fête » le matin de notre anniversaire sur lesquelles tu écrivais toutes nos qualités… Quand je repense à nous, j’ai cette impression d’être enveloppée. Rassurée.

On avait toutes les trois une excellente relation avec toi. On s’est entraidées pour que tu puisses rester à la maison jusqu’à la toute fin. Et même à travers la maladie, tu t’en faisais pour nous. Tu voulais que je mette ma tuque avant de sortir, que je sois prudente sur la route et que notre petite sœur vive avec l’une de nous. Tu t’excusais de nous faire vivre ta maladie, mais maman, on t’aimait tellement ! Tu avais tissé des liens familiaux tellement forts ! On a voulu préserver ce noyau jusqu’à ton départ.

Et tu sais quoi ? On est encore là les unes pour les autres. Tu as semé en nous ce désir de perpétuer les mêmes valeurs familiales. On y met du temps. On multiplie les petites attentions. Tout ça parce que, lorsqu’on était petites, tu étais toujours là.

Tu t’es totalement investie dans ton rôle de mère. Nous étions au centre de ton univers. Jeune adulte, je trouvais toute cette abnégation un peu navrante. Plate. Tout comme moi aujourd’hui, tu étais infirmière, mais tu n’avais jamais poursuivi tes études à l’université comme tu l’avais toujours souhaité. Tu as préféré veiller sur nous et j’avais l’impression que tu faisais « juste ça ». Et moi, je n’avais pas envie de « ça ». Je voulais me réaliser.

Éléonore est née, et je comprends aujourd’hui tous les choix qui doivent être faits. Ce n’est pas moins valorisant, et surtout, ce n’est pas navrant ! Je veux être là pour ma fille. Je sors peut-être les violons, ici, mais la vie m’a fait comprendre qu’une grosse journée au travail, ce n’est pas ce qui reste, 10 ans plus tard. Ce qui compte, c’est les anniversaires, les soirées en famille, la course pour se mettre en pyjama avant d’aller déballer les cadeaux.

Je souhaite recréer cet esprit de famille. Avant l’arrivée d’Éléonore, je ne pensais pas que c’était aussi important, maman. J’aimerais laisser à ma fille la même puissante image de réconfort que tu m’as laissée. Car tu m’accompagnes encore aujourd’hui.

J’aimerais être un pilier pour mon enfant comme tu l’as été pour moi. Par contre, ça vient avec la crainte de partir trop tôt, moi aussi. J’aimerais pouvoir connaître Éléonore encore longtemps. J’espère pouvoir la voir à son mariage, j’espère voir mes petits-enfants et profiter de cette vie familiale à trois générations. Je veux l’aider. Je veux l’écouter.

Je veux qu’elle sache qu’elle peut compter sur moi.

— Propos recueillis par Isabelle Audet, La Presse

Tu as fait de ton mieux

Marie-Lou Curadeau

27 ans

Mère d’Abigaëlle, 1 mois

Chère maman,

Avant la naissance d’Abigaëlle, on a senti toutes les deux que les choses devaient changer. C’était comme si, avec l’arrivée de ma fille, on réalisait soudainement toute l’importance du lien qui nous unit, toi et moi. On s’est dit que ça valait le coup de construire un pont entre toi et moi. Ou d’essayer, au moins. Pour nous… et pour Abigaëlle.

Ma fille n’est aujourd’hui qu’au tout début de sa vie, mais maman, je suis heureuse que tu en fasses partie. On réapprend à se connaître et j’ai l’impression que cette fois, c’est bien parti.

Toi et moi, c’est une histoire en montagnes russes. À 14 ans, je suis partie vivre avec papa. Avec les années, une distance s’est installée entre toi et moi. J’ai grandi sans que tu connaisses ma couleur préférée ou mon repas favori. J’ai pensé que tu m’aimais moins que mes frères. Parfois, j’ai même cru que tu ne m’aimais pas du tout.

Je comprends aujourd’hui que j’ai vu certaines choses à travers mon regard d’enfant, mais j’ai eu tellement de peine ! J’aurais tant souhaité profiter d’une meilleure relation avec toi, maman !

J’ai grandi, et avec les années, les non-dits et les reproches sont venus creuser la distance entre nous. Les querelles se sont multipliées. Puis, un matin d’hiver, quelques mois avant l’arrivée d’Abigaëlle, tu m’as appelée : tu voulais qu’on se parle enfin, franchement.

Devenir une mère et savoir que j’allais devoir bâtir une relation avec ma propre fille m’a donné envie de te tendre la main. On s’est assises l’une en face de l’autre et on a parlé pendant des heures. On a enfin laissé le passé où il était.

Tu sais ce qui m’a frappée lorsque nous nous sommes parlé ? J’ai vu à quel point tu souhaitais arranger les choses. Pourtant, tu aurais pu me rappeler combien ta vie n’a pas été facile. Tu aurais pu me rappeler que tu t’es débrouillée seule quand on était petits pour qu’on ne manque de rien, que tu en avais arraché et que tu n’avais pas eu de modèle. Tu as préféré voir les choses telles qu’elles sont et tu ne t’es pas défilée.

C’est là que j’ai compris que, toi aussi, tu avais de la peine.

Maman, si tu savais ! Je n’ai pas besoin de feux d’artifice. Je n’ai pas besoin d’une meilleure amie. J’ai besoin de toi, tout simplement. Nous deux, ça n’a pas besoin d’être parfait. On va trouver une façon de vivre cette relation qui nous rendra heureuses. J’ai envie qu’on soit bien, sans pression. Je veux que tu t’arrêtes pour prendre un café. Je veux que l’on prenne le temps de se démontrer une à l’autre : « Tu es importante pour moi. »

Tu vois ?

Je sais maintenant que si j’ai besoin de toi, tu vas être là. C’est précieux, ça, maman. Je vois tous tes efforts et je sens ton amour.

Quand j’ai vu ma fille, j’ai compris : oui, on a eu nos différends, toi et moi, mais tu m’aimes. Je regarde ma fille et je sais qu’il ne peut pas en être autrement. Seulement, il y a plus d’une façon de le démontrer.

Ma fille n’a pas d’obligations envers moi. En grandissant, elle me reprochera peut-être d’avoir agi d’une façon ou d’une autre. Mais je vais faire de mon mieux. Je vais faire comme toi, tu l’as fait. Tu as fait ton possible avec les outils dont tu disposais, avec tes connaissances et avec ton bagage.

Maman, je sais désormais que je peux compter sur toi. Notre relation est particulière et on n’est pas dans un film d’Hollywood : on est dans la vraie vie. Mais j’ai envie que tu sois dans cette vie, maman. Dans celle d’Abigaëlle.

Je t’aime, maman. Et je sais que tu m’aimes, toi aussi.

— Propos recueillis par Isabelle Audet, La Presse

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