Jay-Z

Le rappeur qui vaut 1 milliard

Avec Beyoncé, ils forment le couple le plus glamour et le plus puissant du show-business

Au début de sa carrière, il s’était proclamé le Warren Buffett noir. C’est désormais le richissime investisseur de 88 ans qui lui rend hommage : « Jay-Z est celui qui a tout à nous apprendre. » Le rejeton de Brooklyn passé par le deal de cocaïne est devenu un redoutable entrepreneur. Parrain bling-bling et activiste pour l’égalité raciale, le premier rappeur milliardaire est la figure du rêve américain… qu’il incarne en tandem avec la reine de la pop, Queen B. Ensemble, ils ont bâti un empire. En 2018, ils chantaient en duo : « Nos arrière-arrière-petits-enfants sont déjà riches/Ça va faire beaucoup de jeunes Noirs sur la liste Forbes. »

C’est l’after le plus couru de la soirée des Oscars… After, traduction « après », mais un « après » si convoité qu’il pourrait suffire. Seule la crème de la crème hollywoodienne est conviée. Des happy few qui vont rapidement s’éclipser de la réception Vanity Fair – un comble ! – pour filer à l’hôtel Chateau Marmont. Il faut être aussi puissant que Beyoncé et Jay-Z, autrement dit Queen B et son rappeur de mari, pour détourner le grand fleuve des VIP de son lit habituel. 

Être invité par eux, c’est un peu comme recevoir un carton de Buckingham… Ça ne se refuse pas. Seuls les accessoires sont différents. En cadeau de bienvenue, les invités ont trouvé une paire de chaussettes et des pantoufles, clin d’œil à ces marathoniens des tapis rouges. Amitié et confort, donc, ce qui ne signifie pas confiance absolue. On est prié de déposer les portables au vestiaire ; même les caméras de sécurité auraient été coupées. 

Qu’est-ce que des invités comme le fondateur d’Amazon Jeff Bezos et sa nouvelle fiancée, le gourou nerd Alexis Ohanian et son épouse, Serena Williams, Leonardo DiCaprio, Jennifer Lopez, Natalie Portman, Rihanna ou Drake ont de plus précieux dans la vie ? Leur intimité.

Pour accéder à cette capacité d’attraction maximale, il ne faut pas simplement peser 1 milliard de dollars. Au pays du cinéma, une bonne histoire est indispensable. Et celle de Jay-Z, de son vrai nom Shawn Corey Carter, est de celles dont on fait les meilleurs scénarios. Tout commence dans ce terreau où s’enfoncent les racines du rap et du hip-hop : la pauvreté et la violence. Dans son livre Decoded, Jay-Z se souvient : « C’était âcre et agressif, mais aussi malin et habile ! »

Le 4 décembre 1969 à Marcy Houses, un complexe de logements publics de Brooklyn, naît « Jigga », comme il se surnomme. Ce n’est pas un quartier idyllique pour famille méritante. Le lieu est dangereux à souhait, gangrené par le crack. Le père ayant fui ses responsabilités familiales plus vite que la police, à qui il a trop souvent affaire, c’est Gloria, la mère, qui élève seule les quatre petits Carter. Dans ce climat, on respire encore plus de cocaïne que de particules fines et, à 12 ans, Shawn tire sur son frère pour une sombre affaire de bague volée. La blessure est heureusement bénigne. Et « Jigga » ne sombrera pas dans la drogue. Momentanément et plus raisonnablement, il devient dealer.

Toute l’histoire du rap baigne dans cet effrayant « folklore ». Entre 1989 et 1994, Jay-Z affirme qu’il y a eu plus de Noirs tués dans les rues d’Amérique que de morts pendant toute la guerre du Vietnam. À cette époque, le pire, pour un adolescent issu de ces quartiers, est toujours certain. Racisme, pauvreté, chômage, exclusion, homophobie… Où d’autres se perdent, Shawn Carter trouve sa mine d’or : il a sous la main la matière première avec laquelle on fait la musique des eighties.

Jay-Z a compris qu’étant noir personne ne l’aiderait. Il va donc s’aider tout seul. Il vend ses albums dans la rue et ses cassettes audio à l’intérieur de sa voiture. Puisqu’il n’a pas de contrat avec une major, il crée Roc-A-Fella Records, son label. Ainsi va-t-il échapper aux chapelles, aux tutelles, pour ne reconnaître que sa propre direction. En 1996, il enregistre Reasonable Doubt, son premier opus. Et bien plus que ça, si on l’en croit : « Pour moi, écrit-il, le studio a tenu lieu de divan du psychanalyste. »

Réussite

Depuis, il a vendu plus de 100 millions d’albums et reçu des dizaines de récompenses, notamment 22 Grammy Awards. Classé premier dans la liste des plus grands MC (rappeurs) de tous les temps, il a fondé plusieurs autres labels dont Roc Nation, qui abrite des artistes comme Rihanna, Kanye West, DJ Khaled, Shakira ou Mariah Carey… Selon Forbes, rien que dans la musique et « en seulement dix ans », il a encaissé 500 millions de dollars de bénéfices avant impôts. 

Comme il le dit dans un de ses textes, il est passé « du futon au lit king size de la machine à rêves ». C’est que l’ex-petit dealer a la bosse du commerce. Il montre même une vraie intelligence, une vista, et dispose d’une grande faculté d’adaptation. Autant d’armes qui vont lui permettre de bâtir un empire. Sport, streaming, alcool, immobilier, art… Rien de ce qui rapporte n’est indifférent à Jay-Z. Rien de ce qui rappelle la cause noire, non plus. Il parle régulièrement de Malcolm X, de Che Guevara et de la poétesse Maya Angelou, figure du mouvement pour les droits civiques. 

L’homme se révèle non seulement intelligent et intuitif, mais curieux et cultivé. Il transforme ses nouveaux centres d’intérêt en or. Ainsi, sa passion du sport le conduit à devenir copropriétaire des Nets de Brooklyn, la célèbre équipe de basket-ball. « C’était, dit-il, une progression naturelle. Il fallait créer une entreprise pour aider les athlètes, de la même façon que nous avions aidé des artistes dans l’industrie musicale. » Jay-Z comprend la « game » du milieu des affaires aussi vite que celle du ghetto. On ne compte plus ses acquisitions et participations, comme les 310 millions de dollars qu’il a investis dans la marque de champagne Armand de Brignac. Une vengeance, en quelque sorte.

Au début de sa carrière, cet amateur de champagne Cristal ne manquait pas une occasion de mettre en vedette la somptueuse bouteille de couleur or qui accompagne si bien les indispensables mises en scène bling-bling. Non seulement la « Cristal » est toujours en bonne place sur les tables des boîtes où il passe ses nuits, mais elle est un accessoire de ses clips et il l’évoque même dans ses chansons. Tout bénéfice pour la marque, qui n’a jamais versé un centime pour cette pub providentielle et voit son chiffre d’affaires s’envoler avec une clientèle inattendue. 

Mais, en 2006, dans une interview à The Economist, le directeur général de Roederer, condescendant, fait la fine bouche devant ces rappeurs qui apprécient tellement son champagne. La réponse de Jay-Z ne se laisse pas attendre : « Chez Cristal, on considère la culture hip-hop comme négative, mal intentionnée… J’estime ces commentaires racistes. Je ne soutiendrai plus aucun de leurs produits, que ce soit via mes différentes marques et affaires ou ma vie personnelle. » Radical et sans appel !

Investissements

Si Jay-Z est un businessman, c’est un businessman qui s’amuse. La liste de ses jouets est longue. Il a investi 70 millions de dollars dans Uber, 100 millions dans un cognac, 50 millions dans l’immobilier et, en 2015, 100 millions dans la plateforme de streaming musical Tidal. Pour son lancement, il avait convié une pléiade d’artistes dont certains étaient actionnaires du projet : Madonna, Daft Punk, Kanye West. 

Bars, vêtements, l’entrepreneur ne s’interdit aucun secteur, mais l’un d’entre eux l’attire irrésistiblement : l’art. Les galeries, les musées sont devenus le nouvel eldorado des rappeurs qui ont réussi. Pharrell Williams, Puff Daddy et Kanye West sont désormais des clients réguliers d’Art Basel et des grand-messes de l’art contemporain de la planète. Jay-Z est allé jusqu’à s’offrir le Louvre pour y tourner son clip avec Beyoncé, lui qui rêvait, écrivait-il dans sa chanson Picasso Baby, de « dormir chaque nuit près de Mona Lisa ». 

La réussite financière peut être phénoménale, planétaire, le rappeur milliardaire ne perd pas de vue la hiérarchie de ses valeurs. La plus belle de ses conquêtes reste Beyoncé, rencontrée en 2002 et épousée le 4 avril 2008. Et son royaume, leur famille : Blue Ivy, 7 ans, et les jumeaux Sir et Rumi, 2 ans. Ils sont sa couronne et ses joyaux. 

Quand viendra le moment de veiller sur l’éducation de sa tribu, le seigneur de Brooklyn se souviendra-t-il des leçons du ghetto ? Sans les jours sombres, il ne serait sans doute jamais devenu Jay-Z, le sorcier qui transforme le malheur en or.

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