Eva Herzigova

Trente ans de règne

Elle est née tchèque, a été révélée à Paris, a conquis l’Amérique et fait chavirer le cœur d’un Italien… Le monde ne lui résiste pas.

Au pays de son enfance, les princesses n’avaient pas bonne presse. Alors Eva est partie seule conquérir sa couronne avec, dans sa besace, un sens aiguisé de l’adaptation. Elle le tient de son père, champion de natation, qui, alors qu’elle avait 4 ans, l’a jetée à l’eau en lui disant : « Débrouille-toi, nage ! » « C’était une bonne leçon », se rappelle la top de 46 ans. « Je suis une battante gentille, jamais agressive. » Dans un univers où les beautés sont ultrapérissables, elle a prouvé que le travail, la grâce et l’audace étaient des valeurs sûres. De podiums en shootings, Eva balade son sourire et sa force tranquille, sans l’angoisse du temps qui passe. Elle confie : « Moi ce que je préfère dans la vie, c’est la vivre. »

« Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! Tu ne fais rien de ce que je demande : cours ! Non, ne saute pas ! Elle est impossible, cette fille ! » 

Sur le plateau, le photographe fait mine de tempêter, et Eva s’amuse. Trente ans que le (grand) jeu dure, que la mode réclame encore et encore cette blonde souple comme un roseau, belle comme un lac en hiver. 

Son secret tient en un éclat de rire. Quelques minutes plus tôt, dans une loge débordant de fards et de brosses, elle expliquait de sa voix si particulière, enrobée de douceur slave : « Il faut injecter de l’humour dans ce travail. Il permet de supporter la pression et d’oser, de se surpasser. Ce qui me stimule dans ce métier, c’est sa créativité ! » 

Quand elle vous parle, Eva tutoie, ne minaude pas. Elle plonge ses yeux dans les vôtres, réfléchit au mot juste jusqu’à le trouver en français, en anglais ou en italien, trois des langues qu’elle maîtrise à la perfection, avec le tchèque et le russe. Elle est là, rien qu’à vous. « Tranquille » est l’un de ses mantras.

Dans l’ombre du studio, la styliste Martine de Menthon s’affaire. Pour cette top qu’elle connaît par cœur, elle a choisi des robes issues de la dernière collection haute couture de la fashion week parisienne. 

« Eva n’a jamais été soumise. Elle possède un sens de la repartie unique, l’intelligence des situations, des personnes. Ce n’est pas la beauté qui fait la carrière, c’est le caractère. Eva vient d’une époque où les filles avaient plus facilement leur mot à dire. Comme Cindy, Christy ou Claudia, qui se sont bâti un avenir. »

— Martine de Menthon, styliste

Elle a éclos en plein âge d’or, petite sœur surdouée des supermodels des années 1990, ces reines amazones à la beauté sauvage et conquérante, élevées au rang d’icônes. Depuis, Cindy s’est reconvertie dans la décoration intérieure, Claudia a lancé sa gamme de maquillage, Kate porte des tailleurs lors de mariages princiers, et Eva… Eva est restée Eva. Indémodable, indétrônable. 

Dans un royaume où les nouveautés du jour sont « vintage » le lendemain, plus qu’un exploit, c’est un miracle. Quand on le lui fait remarquer, ses yeux se plissent, ses lèvres s’étirent. « Le monde a changé, la mode a changé, pas moi. Je vis comme je l’ai toujours fait, sans calcul. Dans ce métier, les autres décident pour toi, tu n’as pas la main. Il n’y a pas de recette. »

Le terreau tchécoslovaque

Mais il y a la volonté. Celle qui l’anime est née en bordure d’une forêt profonde, dans le nord d’une république « socialiste » qui s’appelait alors la Tchécoslovaquie.

Eva a 10 ans, elle veut devenir cosmonaute ou actrice, ça dépend, s’accroche des cerises à l’oreille et court pieds nus dans les hautes herbes. En haut, le ciel, même quand il est bleu, paraît gris. Elle s’en fiche, elle porte le soleil. 

Eva a 16 ans. Désormais elle comprend pourquoi, quand sa grand-mère lui raconte quelque chose, elle ajoute toujours : « Faut pas que tu le répètes Eva, sinon je vais mal finir. » Elle voit les cœurs éteints, les vies rétrécies, les maisons silencieuses où personne ne reçoit personne. Elle fait beaucoup de sport – natation, athlétisme, ski de fond –, est « très plate et très mince », mais c’est quand même elle qui remporte, à Prague, le concours de beauté où elle accompagne une amie. 

Premier podium, premier tremplin à un âge où l’on n’a qu’une envie, faire le mur. L’adolescente convainc sa mère, l’école, et même le régime qui finit par accepter de la laisser « représenter le pays à l’extérieur », moyennant une commission de 40 % sur ses gains… 

Un homme l’aide à forcer le verrou : son père, ingénieur à la mine et champion de natation. « Il était très inventif, il nous fabriquait des patins à roulettes. Il s’est même construit un kitesurf – ça n’existait pas à l’époque ! Il tirait des câbles reliés à l’unique radio de la maison, qu’il connectait à des baffles bricolés pour qu’on ait de la musique dans nos chambres. Il m’a transmis le goût du possible. »

S'imposer

Eva s’envole avec sa bénédiction. Seule. Direction la Ville lumière qui, en cette année 1989, parade en bleu-blanc-rouge pour le bicentenaire de la Révolution. La jeune transfuge aussi en vit une, qui la téléporte d’un bloc noir et blanc à un monde en Technicolor : « J’énumérais les couleurs des fruits et légumes sur les marchés, je n’en avais jamais vu autant ! » Une nouvelle décennie s’annonce. Madonna enflamme les foules, Kevin Costner danse avec les loups et Eva fourbit ses charmes. Elle a une planète à séduire. 

À l’époque, le photographe Gilles Bensimon shoote pour le Elle –américain – les créatures les plus renversantes du moment. Il se souvient de la débutante venue lui demander son aide : 

« Je lui avais fabriqué une petite série de Polaroid. Eva n’était pas plus belle que les autres, simplement elle osait. Je n’aurais jamais pensé qu’elle aurait une telle carrière. Mais Eva possède ce truc, qui vient de l’intérieur, une énergie qui donne envie. »

En 1995, dix petits mots assemblés sur le mode impératif par un pubard nommé Beigbeder accélèrent son destin : « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux ! » intime Eva, seins pointés et regard impérieux. Son soutien-gorge se vend à la vitesse éclair d’un exemplaire toutes les quinze secondes. « Et on ne compte pas le nombre d’accidents que sa photo, placardée à l’arrière des bus, a dû provoquer ! » s’amuse Carla Bruni. « Elle savait être sexy mais, ce qui frappait d’emblée chez elle, c’était un mélange de gentillesse et de classe naturelle. » 

Ensemble, la blonde et la brune vont participer au feu d’artifice des années 1990, baroud d’honneur d’une certaine idée de la mode, où l’insouciance et l’audace l’emportent encore sur les bilans comptables. « J’étais curieuse, enthousiaste, je découvrais tout. Les autres filles étaient beaucoup plus conscientes de leurs forces féminines. Moi j’étais comme Alice au pays des merveilles. Innocente… mais têtue. » Elle a gardé cette spontanéité enjouée, sans naïveté ni cynisme, loin des postures. Elle sait séduire mais n’est pas séductrice.

Le sport lui a appris le sens de l’effort, le communisme celui de la discipline. Son plan de carrière a toujours tenu en un mot : liberté ! Cindy, l’Américaine sexy, Claudia, la fausse ingénue, et Kate, la rockeuse, ont choisi un créneau comme d’autres une armure. Pas Eva. C’est l’une des clés de sa longévité. 

La pin-up des débuts maîtrise tous les registres. Garçonne, femme fatale, diva ou fleur des campagnes, elle peut incarner mille femmes. Une qualité d’actrice. Hollywood lui fait de l’œil. Elle tente, déchante. Trop indocile. Elle est celle qui a osé dire non à Kubrick, pour un rôle dans Eyes Wide Shut. Celui d’une femme réduite à un corps, certes sublime, mais sans texte, ni tête. Quitte à jouer les images, autant les choisir elle-même. 

Les marques la courtisent, Dior lui confie pendant sept ans l’image de sa ligne cosmétique Capture. Cette année, elle était la guest star du défilé d’Alexandre Vauthier, tombé en amour : « Eva est actuelle. Elle a une carrière fabuleuse, elle est mère de famille, cultivée, à l’aise dans toutes les cultures. Elle ne s’est jamais enfermée dans la cage du succès, elle vit ! Sa richesse intérieure fait la différence. » Certes, la fête est finie, le luxe est devenu une industrie, la top le regrette avant de hausser doucement les épaules : « Moi je prends les choses comme elles viennent, je vais là où la joie me porte. Et ce métier m’en donne. »

Les années ont affiné ses traits, ses courbes dévoilent une ossature délicate à la résistance insoupçonnée : du cristal de Bohême, Eva. Quand on lui dit qu’elle est belle, elle remercie poliment. Et précise que la vraie beauté de la famille, c’est Lenka, sa sœur. « Mais ni à elle ni à moi, mes parents n’ont jamais dit : “Tu es belle.” Ce n’était pas un sujet. Je ne me suis pas construite à travers mon reflet. » Elle ne boit pas de thé vert, ne fait pas de yoga, mais pratique avec assiduité une activité physique exigeante, l’éducation de George, 12 ans, Philip, 8 ans, et Edward, 6 ans, elle qui ne voulait pas forcément devenir maman… 

Sa rencontre, en 2001, avec le businessman turinois Gregorio Marsiaj l’a fait reconsidérer la question. Une Slave et un Italien : on pressent le potentiel lyrico-explosif du mélange, elle répond équilibre, stabilité. Respect. « Je suis une travailleuse, quelqu’un de très indépendant. Lui est solaire, léger. Je lui apporte une certaine finesse psychologique, il m’encourage quand je perds mon élan. J’ai énormément de chance. »

Fut un temps où Eva cachait le prix des chambres d’hôtel, presque l’équivalent d’un salaire tchèque, dans lesquelles elle hébergeait ses parents. Aujourd’hui, le choc des cultures s’est apaisé. Sa famille est restée en République tchèque, elle y retourne régulièrement. Et y envoie ses fils trois semaines chaque année. « Mes parents leur font construire des nichoirs, planter des arbres. Les garçons s’aperçoivent que c’est long et difficile de creuser la terre dure, que des racines, c’est magnifique, c’est la promesse d’une vie. Ils apprennent la patience, l’endurance, la beauté du monde, la présence aux choses. » Le terreau d’une vie réussie. 

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