Éditorial François Cardinal

LES 100 JOURS DU GOUVERNEMENT LEGAULT Le retour des bleus

Bien difficile de faire un réel bilan du gouvernement Legault 100 jours à peine après sa victoire électorale. Mais une chose apparaît déjà évidente : les bleus sont de retour au pouvoir après une éclipse d’une quarantaine d’années.

La Coalition avenir Québec est en effet la première formation à tendance conservatrice à prendre les rênes de l’État québécois depuis l’Union nationale, qui a quitté le pouvoir pour de bon en 1970.

Les décennies qui ont suivi ont été autant de déclinaisons d’une social-démocratie, tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche, selon le parti et le contexte économique.

Or la CAQ marque une rupture, ou à tout le moins un virage idéologique.

Certes, François Legault ne se dit pas spontanément « conservateur ». Et ses positions sont loin de celles de la droite morale canadienne. Il ne milite quand même pas contre l’avortement et les cours d’éducation à la sexualité !

Mais quand on regarde les engagements de la Coalition, quand on observe les enjeux mis de l’avant, quand on analyse le positionnement constitutionnel et politique du nouveau premier ministre, on voit poindre un nationalisme de centre droit qui rappelle tout à fait celui de l’Union nationale. Parfois même celui de Maurice Duplessis.

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La parenté entre les bleus d’alors et les bleus d’aujourd’hui, on la voit d’abord dans des détails en apparence anecdotiques, mais qui sont tout à fait volontaires.

La taille du drapeau qui trônait derrière le premier ministre lors de l’énoncé économique par exemple, qui rappelait certaines images de Duplessis. Ou l’enthousiasme de M. Legault pour la découverte des deuxièmes fortifications de Québec, au point de se présenter à la conférence de presse.

Les relents du passé, on les observe aussi dans les symboles qui sont mis de l’avant par la CAQ. Le logo bleu avec fleur de lys qui a remplacé le logo arc-en-ciel. Ou le maintien entêté du crucifix de l’Assemblée nationale, accroché par nul autre que Duplessis.

Cela dit, c’est surtout dans les positions que le parti a prises, avant et après sa victoire, que l’onconstate une posture clairement conservatrice. Pensez aux bébés bonus et au registre public des prédateurs sexuels. Pensez à la volonté de baisser les impôts et au désir de représenter le « monde ben ordinaire », comme dit Geneviève Guilbault.

Et pensez, surtout, à la réduction des seuils d’immigration ainsi qu’à la hausse de l’âge légal de consommation du cannabis à 21 ans, une mesure qui ferait du Québec, pour une rare fois, la province la plus sévère au pays !

Il s’agit là d’autant de manifestations d’un « courant nationaliste enraciné », confirme l’historien Éric Bédard. « Ce ne sont évidemment pas des libertariens, mais ils misent sur une société qui s’organise d’elle-même, autour de la famille, des écoles, des communautés de base. Ils cultivent le sens commun et une certaine méfiance de l’État. C’est une forme de conservatisme, une volonté de conserver l’essentiel. »

Bien sûr, Legault n’est pas clérico-nationaliste comme Duplessis, mais il en offre une version moderne en quelque sorte, en affichant sa catho-laïcité. De la même manière, le chef de la CAQ ne partage pas l’anticommunisme de son prédécesseur, mais n’en trouve-t-on pas des relents dans la position de son parti sur les immigrants, à qui on veut imposer des tests de valeurs avec menace d’expulsion à la clé ?

« C’est en quelque sorte un duplessisme qui a passé l’épreuve de la modernité », note l’historien Jonathan Livernois, auteur de La révolution dans l’ordre… une autre expression reprise par M. Legault, d’ailleurs.

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Toutes ces références à l’Union nationale sont-elles le fruit du hasard ? Pas du tout.

François Legault lui-même, en marge du tout premier caucus de la CAQ en 2014, reconnaissait la parenté entre les deux formations. Il la réclamait, même.

« Nous, ce qu’on veut, c’est un parti qui défend les intérêts du Québec d’abord, mais qui accepte la volonté de la majorité des Québécois, avait-il dit. D’une certaine façon, oui, il y a une ressemblance [avec l’Union nationale]. »

La stratégie était claire à l’époque et elle a réussi : rallier les membres plus à droite du Parti québécois. Ces électeurs des régions, disait-il, qui trouvaient la formation souverainiste trop à gauche et trop urbaine. C’était d’ailleurs la voie que recommandait le dernier chef élu de l’UN, Rodrigue Biron, en rappelant que son parti avait justement battu les libéraux en fédérant les nationalistes de toutes allégeances.

D’où ce positionnement fortement autonomiste, un nationalisme non souverainiste qui mise sur « le Québec d’abord ». Une expression employée par François Legault en 2014… et par Daniel Johnson père avant lui.

D’où, également, une position claire sur la prospérité du Québec et la défense des fleurons comme Sico et Hydro-Québec. Une position qui a un revers, par contre : la tiédeur longtemps affichée par la CAQ sur les enjeux environnementaux. Comme s’il fallait être libéral ou progressiste pour lutter contre les changements climatiques…

Disons-le, lors de la fondation de la CAQ, l’intention n’était pas de représenter le vieux fond bleu du Québec. C’est avec le temps et la fusion avec l’Action démocratique que la formation a décidé de s’approprier ce courant d’affirmation nationale qui couvait manifestement dans l’électorat.

Et le constat, après 100 jours, c’est que le parti assume aujourd’hui pleinement ce positionnement conservateur… pour le meilleur et pour le pire.

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