Nancy Huston

Les femmes aiment trop les hommes forts

« On est dans un monde en guerre. Quand vous regardez les chefs des États puissants du monde, ce sont des hommes en train de se faire la guerre. C’est ça qui se passe dans le monde. Pas nos histoires de mains au cul. » Nancy Huston se réjouit du phénomène #moiaussi, mais la romancière canadienne établie en France estime qu’au-delà du changement d’attitude des hommes par rapport aux femmes, il faut que les femmes arrêtent de désirer des hommes forts. 

À 65 ans, Nancy Huston désire toujours autant écrire et parler de sujets graves quand elle le juge nécessaire. Elle l’a fait à propos des sables bitumineux dans Le club des miracles relatifs, son avant-dernier roman, ou au sujet des prêtres pédophiles, dans une lettre au pape François, en août dernier. La romancière féministe n’a pas non plus la langue dans sa poche quand il s’agit d’évoquer les relations hommes-femmes. 

Plus tôt, cette année, dans le quotidien Libération, elle écrivait que « toute une littérature scientifique existe indiquant que dans leurs périodes fécondes, [les femmes] mouillent pour des “tueurs” »… Récemment, en entrevue avec La Presse, elle a rappelé que les femmes et les hommes avaient chacun un rôle à jouer pour préserver la paix. 

« Ce qui m’étonne, c’est que les hommes ne protestent jamais contre le fait que les femmes s’attendent à ce qu’ils fassent la guerre. Depuis des millénaires, les femmes choisissent des hommes forts. Au XXe siècle, il y a eu des millions d’hommes morts parce qu’ils étaient nés hommes. Les hommes disent aujourd’hui : “Pardon, pardon, on ne vous mettra plus la main aux fesses !”, mais quand on leur demande d’aller se battre, ils le font. On les veut forts pour nous défendre, mais aussi bien gentils et bien respectueux ! On leur demande le beurre et l’argent du beurre. Pourquoi ne protestent-ils pas ? C’est gravissime. » 

L’animalité humaine 

L’animalité de l’espèce humaine serait la cause du malaise, selon Nancy Huston. « Quand on regarde la culture populaire, la pornographie, Hollywood, les jeux vidéo, Fifty Shades of Grey qui se vend à des centaines de millions d’exemplaires, on constate que les rôles ne bougent pas. À côté, il y a les petits groupes de privilégiés qui disent qu’on devrait changer ceci ou cela. Mais on laisse l’essentiel en s’occupant de vétilles… » 

Dur constat pour l’auteur de Lèvres de pierre, son 15e roman, qui aborde la condition de la femme, mais aussi comment l’horreur émerge de l’esprit humain. Nancy Huston y met en parallèle sa jeunesse et celle du dirigeant khmer rouge Pol Pot, responsable du génocide cambodgien dans les années 70. 

Lui comme elle aspirait à la justice sociale. Tous deux ont fini par torturer et tuer. Mais elle, dans ses livres seulement… 

Lèvres de pierre brosse le portrait d’un Pol Pot hermétique à la connaissance, ambitieux et vengeur contre ce qui l’a humilié durant son enfance. Bouleversée par le génocide dont elle a compris l’ampleur lors d’un séjour au Cambodge en 2008, Nancy Huston ouvre une multitude de sujets de réflexion dans ce livre. Des errements des intellectuels ayant fermé les yeux sur les crimes de Staline ou Mao jusqu’au besoin répété des sociétés humaines de guerroyer.

« Lèvres de pierre est aussi un livre sur Daech [l’État islamique] et son recrutement. Quand les gens sont dos au mur. Quand les jeunes hommes n’ont plus aucune source de fierté et qu’émerge alors un leader charismatique », dit la lauréate du prix Fémina, en 2006, pour Lignes de faille

« Trop tard » 

Malgré #moiaussi, la planète ne se dirige pas vers plus d’altruisme et de paix, selon Nancy Huston. « Il est trop tard, dit-elle. Ça va devenir de plus en plus dur à cause du réchauffement climatique. Les gens de l’Occident épris de leur statut supérieur ne veulent pas changer leur façon de vivre tandis que les Chinois ou les Indiens aspirent à égaler ou à surpasser notre niveau de consommation. »

« C’est la fin du monde ! Sérieusement ! Les problèmes de migration vont s’aggraver et il y aura des guerres à n’en plus finir… »

— Nancy Huston

Pessimiste, Nancy Huston n’en continue pas moins de réfléchir aux façons de donner un sens à notre vie. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, elle sort, également cet automne au Québec, Anima laïque, autre occasion pour elle d’évoquer le manque de rituels des non-croyants. 

« Je suis petite-fille de pasteur, mais non croyante et, en même temps, très attachée aux rituels dans la vie quotidienne. On ne doit pas perdre le sens des choses. Je n’aime pas cette tendance qui transforme les êtres humains en machines qui croient que tous les jours sont identiques et qu’il n’y a pas de différences entre hommes et femmes. » 

Selon Nancy Huston, les événements « animaux » de notre vie – l’accouchement, la puberté, les repas ou la mort – ont besoin d’être spiritualisés. À chacun de trouver sa façon laïque de marquer les étapes de la vie. Avec ses propres connaissances.

Anima laïque

Textes de Nancy Huston, musique de Quentin Sirjacq (livre + CD)

Actes Sud/Leméac

84 pages

Lèvres de pierre

Nancy Huston

Actes Sud/Leméac

240 pages 

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