Critique

Crime et châtiment

Consentement
Une pièce de Nina Raine. Mise en scène par Frédéric Blanchette. Traduction de Fanny Britt. Avec Anne-Élisabeth Bossé, Patrice Robitaille, David Savard…
Chez Duceppe jusqu'au 2 février
Trois étoiles et demie

Si la vengeance est un plat qui se mange froid, le théâtre est un art qui s’apprécie à chaud. Rarement une première n’aura autant collé à l’actualité québécoise.

Jeudi soir, au lendemain de la mise en accusation de Gilbert Rozon pour viol et atteinte à la pudeur – ainsi que le rejet de 13 autres plaintes –, Duceppe présentait Consentement, une pièce qui tourne autour d’avocats spécialisés dans les cas d’agressions sexuelles.

De viol et de procès, il en est bien sûr question dans la pièce explosive de Nina Raine, créée au National Theatre à Londres il y a deux ans, quelques mois avant l’affaire Weinstein et l’envol du mouvement #moiaussi. Toutefois, l’auteure aborde plusieurs autres sujets : le mariage, l’infidélité, la garde des enfants, la vengeance, le pardon et même la tragédie grecque.

Consentement ressemble à un condensé de 25 épisodes de Ruptures en deux heures ! C’est dense, troublant, corsé. Parfois au détriment du rythme dramatique, surtout au deuxième acte où il semble ne jamais avoir de fin au drame. On aurait envie de lancer à l’auteure : n’en jetez plus, la cour (de justice et du théâtre) est pleine !

Morale de l’histoire

Enfin, ce bémol est un moindre mal, parce que Consentement reste du très, très bon théâtre, avec des dialogues brillants, des répliques comiques et acidulées, rendues par des interprètes en pleine possession de leur art.

C’est du théâtre essentiel, à notre avis, car il nous interpelle directement, moralement.

La pièce met donc en scène deux couples trentenaires, jeunes parents aisés, et leurs copains célibataires. L’un (joué par Véronique Côté et un Patrice Robitaille drôle et survolté !) bat de l’aile dès la première scène ; l’autre connaîtra le même sort un peu plus tard. Les personnages font du droit criminel, sauf Kelly (Anne-Élisabeth Bossé, très solide) qui bosse dans l’édition, et sa meilleure amie comédienne.

Le mari de Kelly, Edward (David Savard, excellent !), est le plus brillant plaideur et semble au-dessus de la mêlée. Du haut de sa superbe, un brin cynique, il juge que l’empathie est une valeur surestimée. Pour lui, ce n’est pas le cœur qu’il faut avoir à la bonne place, « mais le cerveau ».

Mise en scène efficace

La vie professionnelle du groupe va percuter sa vie intime à la fin du deuxième acte. Lors d’une fête de Noël, Edward est affronté par une victime de viol déboutée en cour. C’est le seul moment où les protagonistes, qui vivent en vase clos, sont perturbés par le monde extérieur. Et ça tournera au chaos !

Dans l’efficace mise en scène de Frédéric Blanchette, le décor pivote pour amorcer la deuxième partie (il n’y a pas d’entracte), laissant voir un mur tapissé de slogans féministes. On entend des extraits de nouvelles évoquant les récentes allégations d’inconduites sexuelles de #moiaussi. Les 12 sièges vides sur la scène, côté jardin, pour représenter un jury d’un procès, sont maintenant sens dessus dessous. Le message est clair : le système de justice est chamboulé. S’il ne s’ajuste pas, il va perdre sa superbe. À l’instar d’Edward, l’avocat de la défense qui, trompé par sa femme, va perdre son assurance et sa dignité.

Le vrai sujet

C’est beaucoup d’intrigues et de sous-intrigues. Or, le vrai sujet de la pièce, ce n’est pas le viol, l’infidélité ni la justice, mais le manque d’empathie. Du système judiciaire – « On juge les tenues vestimentaires des victimes, mais on ne demande jamais à un agresseur comment il était habillé », peut-on lire, entre autres, sur un mur à l’arrière-scène. Mais aussi le manque d’empathie de la société en général. Si on est incapable de se mettre dans la peau d’un conjoint qu’on dit aimer, comment peut-on ressentir le malheur d’autrui ? Et faire triompher la vérité au nom de la justice.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.