Brexit

Les Écossais attendent de voir...

ÉDIMBOURG — Debout derrière son comptoir, Niall Menzies secoue lentement la tête. Il était souriant à notre arrivée. Mais quand on lui parle du Brexit, son visage s’assombrit.

Comme 62 % des Écossais, ce cordonnier d’Édimbourg a voté en 2016 pour que le Royaume-Uni demeure au sein de l’Union européenne (UE). Trois ans plus tard, il ne sait plus quoi penser de toutes les batailles constitutionnelles qui « ne font que diviser la population ».

« Le Brexit a ouvert une boîte de Pandore et personne ne sait comment la refermer », dit-il en agitant ses mains salies par le cirage.

Le ton est résigné, presque fatigué. À l’image de l’Écosse, qui semble bien silencieuse, tandis que se joue l’avenir du pays.

Après une semaine de votes cruciaux sur la suite du Brexit, personne ne peut prédire comment se terminera ce soap politique en montagnes russes, qui empêche le Royaume-Uni de quitter l’UE selon des conditions faisant consensus.

Le Parlement britannique a été cette semaine le théâtre d’une véritable tragicomédie, qui s’est soldée par une demande de report de la date officielle du divorce, du 29 mars au 30 juin.

Mais la pièce est loin d’être terminée.

La première ministre Theresa May doit en principe revenir à la charge la semaine prochaine pour convaincre la Chambre des communes d’accepter son plan de sortie, faute de quoi le pays pourrait quitter l’UE sans accord, un scénario que personne ne souhaite tant il s’annonce cauchemardesque sur le plan politique et économique. L’Union européenne doit également se prononcer sur la demande de report du divorce.

On aurait pu croire que les indépendantistes écossais profiteraient de ce chaos pour descendre dans la rue et déchirer leur kilt. Mais hormis les commentaires attendus de la classe politique, les réactions sont pour l’instant assez contenues.

Pour DJ Johnston Smith, militant au SNP (Parti national écossais, indépendantiste), il ne faut toutefois pas confondre ce silence avec du désintérêt. Les indépendantistes écossais attendent tout simplement le dénouement de l’intrigue avant de revenir à la charge avec leurs revendications.

« Ce n’est pas de l’indifférence, crois-moi. Quand je vais cogner aux portes, je sens beaucoup d’incrédulité devant tout ce qui se passe à Westminster [le Parlement britannique]. Mais personne ne va bouger tant qu’il n’y aura rien de concret. Quand on aura brexité, le mouvement sera plus fort. »

— DJ Johnston Smith, militant au Parti national écossais

Un second référendum ?

Les indépendantistes du SNP, au pouvoir à Édimbourg, réclament ouvertement la tenue d’un second référendum sur le Brexit. Ils refusent que l’Écosse quitte l’Union européenne contre son gré et estiment qu’une sortie la pénaliserait sur le plan économique.

En entrevue avec La Presse, la députée SNP Maureen Watt affirme que la population devrait avoir droit à un second vote, « maintenant que nous savons mieux ce que le Brexit va signifier pour nos électeurs et nos circonscriptions ».

Elle regrette par ailleurs que l’Écosse ait été « complètement ignorée » lors des négociations avec l’Union européenne.

Le Brexit pourrait, ironiquement, donner un coup de pouce à la cause indépendantiste. Car il offrirait aux nationalistes le fameux « changement matériel de circonstances » que la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, attend pour justifier la tenue d’un second référendum sur l’indépendance.

Mais le gouvernement britannique n’est pas de cet avis et a clairement indiqué qu’il n’approuverait pas de nouveau plébiscite sur l’indépendance.

En début de semaine, le chef adjoint du SNP, Keith Brown, a toutefois laissé entendre que l’Écosse pourrait tenir son référendum unilatéralement, sans l’accord de Westminster. Nicola Sturgeon s’est empressée de corriger le tir, déclarant que tout référendum serait organisé selon les règles fixées par Londres.

« Personne au SNP ne veut recréer ce qui s’est passé en Espagne », résume Nicola McEwen, de l’Université d’Édimbourg, en évoquant le référendum « illégal » de 2018 en Catalogne, qui s’est soldé par une forte répression du pouvoir central.

La politologue croit, du reste, que les Écossais ne sont pas prêts à replonger dans le débat pour l’indépendance, moins de cinq ans après le référendum d’octobre 2014 – un syndrome que les Québécois connaissent bien.

« Il y a une sorte de fatigue constitutionnelle dans la population, conclut-elle. Le Brexit crée déjà beaucoup d’incertitude. Et je ne vois pas comment le mouvement indépendantiste pourrait promettre plus de certitudes.

« Tout laisse croire qu’il n’y a pas encore d’appétit parmi le grand public. »

Selon un récent sondage réalisé par le quotidien The Daily Mail, 60 % des Écossais disent ne pas souhaiter de référendum pour l’indépendance avant « au moins » 2024, alors que 32 % affirment ne plus jamais vouloir de référendum…

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