AIDE INTERNATIONALE

Finis les tabous et l’évangélisation

Le « retour » du Canada sur la scène internationale, annoncé par le premier ministre Justin Trudeau, passera aussi par une aide aux pays en développement accrue et repensée.

Les libéraux ne comptent pas pour autant faire table rase sur les politiques adoptées par leurs prédécesseurs conservateurs.

« On ne repart pas à zéro », a confié d’emblée à La Presse la nouvelle ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, lors d’un long entretien, cette semaine.

« En développement [international], on ne peut pas se permettre de renverser quelque chose du jour au lendemain. On peut recentrer, on peut rediriger progressivement. »

— Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie

C’est pourquoi Ottawa continuera d’investir dans la santé des mères et des enfants, projet cher à l’ancien premier ministre Stephen Harper, mais en donnant aux organismes qui œuvrent dans ce domaine « plus de latitude en termes de santé reproductive ».

Autrement dit, avortement et contraception ne sont déjà plus des sujets tabous à Ottawa, au nom du « droit des femmes », de leur « droit de choisir », affirme Marie-Claude Bibeau, pour qui, visiblement, il s’agit d’une évidence.

Autre changement par rapport aux politiques conservatrices en matière d’aide internationale : les organisations non gouvernementales (ONG) à vocation religieuse ne seront plus favorisées au détriment des autres.

En 2013, une étude menée par le directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, François Audet, avait démontré l’augmentation significative, sous le gouvernement de Stephen Harper, du financement des « organismes ayant des fondements religieux, particulièrement lorsqu’ils ont une mission d’évangélisation ».

Ces ONG ne seront pas forcément exclues, dorénavant, mais le facteur religieux « ne sera pas un critère de sélection, c’est clair ! », lance la ministre Bibeau.

NOUVELLES ORIENTATIONS

Marie-Claude Bibeau a entrepris une « grande série de consultations » auprès des « partenaires » du gouvernement qui font de l’aide internationale, afin de déterminer au cours des prochains mois les nouvelles politiques du Canada en la matière.

Leur mise en place se fera graduellement, précise la ministre, qui parle d’un « plan triennal ou quinquennal ».

Déjà, Marie-Claude Bibeau affirme que l’aide canadienne ciblera les pays les plus pauvres, les plus vulnérables et les plus fragiles.

De plus, comme elle détient aussi le portefeuille de la Francophonie, qui touche lui aussi à l’aide au développement, l’Afrique pourrait regagner une plus grande place dans les préoccupations d’Ottawa.

Chose certaine, en matière d’aide au développement comme pour le reste, le gouvernement libéral entend prendre « des décisions basées sur des faits, sur des données probantes, sans préjugés de départ », assure la ministre Bibeau.

AUGMENTATION DU BUDGET DE L’AIDE

Marie-Claude Bibeau ne veut pas simplement faire différemment, elle veut aussi faire plus.

S’il n’en tenait qu’à elle, les fonds consacrés par Ottawa à l’aide internationale seraient haussés dès le premier budget libéral, prévu le mois prochain.

« J’essaie de plaider une augmentation [auprès du ministre des Finances] », se limite-t-elle à dire.

« L’idée, c’est d’augmenter l’aide au développement progressivement. Oui on veut en faire plus, mais il faut être conscient du cadre budgétaire. »

— Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie

Même à long terme, la ministre Bibeau n’envisage toutefois pas l’objectif onusien de 0,7 % du revenu national brut investi en aide publique au développement, comme l’a fait le Royaume-Uni en 2013, seul pays du G7 à avoir atteint cette cible (voir onglet 4).

Un tel investissement représenterait « des milliards et des milliards de dollars », souligne la ministre, qui ajoute que le Canada est tout de même le sixième donateur en importance en matière d’aide humanitaire.

Sous le règne des conservateurs, la proportion de l’aide publique au développement (APD) consacrée à l’aide humanitaire, donc d’urgence, avait augmenté par rapport aux autres catégories d’aide.

Marie-Claude Bibeau croit que le Canada peut jouer un plus grand rôle en matière d’aide au développement sans nécessairement « faire le plus gros chèque », notamment en faisant preuve de « leadership », explique-t-elle, évoquant entre autres l’Afrique francophone.

L’ACDI, MORTE ET ENTERRÉE

La ministre Bibeau ne fera pas renaître la défunte Agence canadienne de développement international (ACDI), où elle a d’ailleurs commencé sa carrière, que le gouvernement Harper avait intégrée au ministère des Affaires étrangères.

« La période difficile de la fusion est passée, les équipes collaborent très bien ensemble, s’entraident, ont une vision plus large de ce qui se passe dans un pays. »

— Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie

Même si elle reconnaît en riant que l’ACDI et le ministère des Affaires étrangères aient pu avoir par le passé des « cultures différentes », du moins à l’époque où elle y travaillait, elle estime que le regroupement des deux présente certains avantages.

« On a [maintenant] des responsables du développement dans toutes nos ambassades, pas juste dans les ambassades dans les pays en développement », souligne-t-elle.

Si l’aide humanitaire doit être « neutre et indépendante », tranche la ministre, il faut néanmoins « être stratégique » en ce qui concerne l’aide au développement en général.

La ministre Bibeau n’exclut donc pas d’emblée que l’aide puisse être liée dans certains cas, ou encore que le secteur privé puisse être mis à contribution, un virage que les conservateurs avaient pris, notamment dans le secteur minier, non sans s’attirer de critiques.

Prudente, la ministre insiste pour dire que les mesures devront être bénéfiques pour les pays concernés et non pour les entreprises.

« On va développer des indicateurs de résultats, assure-t-elle, [et il va falloir] que ça atteigne les objectifs, qui vont être orientés vers les plus pauvres et les plus vulnérables. »

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