Le dernier écran

« C’est arrivé à vélo »

Bruno Scarsella travaillait à l’usine familiale depuis l’âge de 16 ans. Il aimait le vélo. Il rêvait de traverser le Canada sur sa bécane. Un jour, il est parti… Récit d’un voyage qui l’a mené pas mal plus loin que prévu.

D’entrée de jeu, Bruno met cartes sur table : « Je ne suis pas un sportif extrême. Je n’avais pas la forme d’un conquérant ni l’état d’esprit d’un Ironman. Je faisais plus de vélo que la moyenne des gens, j’en conviens. Mais rien pour me préparer vraiment à ce que j’allais faire. »

C’est son ami d’enfance, Martin Bélanger, qui a tout déclenché. « Un soir, il m’a dit : "Tu sais, ton rêve d’enfant de te rendre en Colombie-Britannique à vélo… ben… il me semble qu’il faudrait bien que tu le fasses." J’avais 30 ans. Je travaillais avec mon père depuis l’adolescence. Et surtout, je me disais : ça ne peut pas être juste ça, la vie. J’avais un besoin profond de briser la monotonie, de découvrir du pays. »

En septembre 1997, Bruno quitte son boulot et met le cap vers l’Ouest canadien. Son ami Martin l’accompagne. Ensemble, ils traversent le plus dur : les vents dominants de l’ouest, le poids qu’ils transportent – 35 kg chacun – et l’acclimatation du corps et de l’esprit à ce nouveau mode de vie. Les premières semaines, le duo parcourt à peine 50 à 60 km par jour. « J’avais l’habitude d’en faire le double dans une journée! Mentalement, c’était difficile. »

Ce fut le premier apprentissage de Bruno : faire confiance au temps. « Au bout d’un mois, pédaler du matin au soir était devenu naturel, et je pouvais rouler comme avant. » Sans compter qu’il commence à voir des paysages qui le renversent, comme la baie Georgienne, en Ontario, les Prairies, Banff, le col Rogers dans le parc national des Glaciers. « On est arrivés dans l’Ouest en novembre, le froid matinal était saisissant. Mais je me sentais tellement vivant! »

Des anecdotes de voyage, Bruno en a à la tonne. Comme ce douanier qui les a « tassés », en entrant aux États-Unis, et qui leur a fait la peur de leur vie. Une fois dans la salle de fouille, les cyclistes ont constaté qu’ils étaient devant un passionné de vélo qui voulait simplement partager ses conseils! La frousse les a repris en rentrant au Mexique, où les mitraillettes accrochées aux épaules des douaniers donnaient à la scène des airs de film western qui va mal finir.

Un des moments les plus marquants du périple est sans doute ce matin où Martin a dit à Bruno qu’il en avait assez fait. « Je n’ai pas essayé de le convaincre de continuer. Il n’a pas essayé de me convaincre de rentrer. Ça s’est joué dans le silence et le respect. On se connaît depuis qu’on est petits! Je l’ai reconduit jusqu’au bus. Il est parti vers le Texas et moi, j’ai enfourché mon vélo et j’ai filé vers le Guatemala. »

El Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica, Panama et hop, l’Amérique du Sud. Toujours un jour à la fois. « Au Pérou et en Bolivie, j’ai rencontré des gens qui n’avaient rien. Rien. Je leur demandais une indication pour un point d’eau, et ils me gardaient pour partager leur repas. »

C’est 25 000 km plus tard, devant l’Antarctique, au fin fond de l’Amérique du Sud, que Bruno a atteint ce fameux sentiment de béatitude. « Ces 20 mois à vélo m’ont appris qu’il faut se donner des permissions, constate l’homme de 51 ans. Quand le projet a l’air trop gros, il faut y aller un pas à la fois. Ce voyage a créé en moi une source à laquelle puiser dans les moments difficiles. J’ai pris le dépôt que j’aurais mis sur une maison pour l’investir sur ma personne, sur mon expérience, sur ma vie. J’ai retiré un REER qui m’a rapporté des milliers de fois sa valeur. Et j’ai quand même, quelques années plus tard, acheté une maison. Je suis en couple et j’ai deux belles petites filles. Alors, je n’ai rien perdu. J’ai tout gagné. »

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