Opinion Isabelle Picard

Quand réconciliation rime avec inaction

Il y a un mot que j’ai appris il y a quelques jours. Supputer. Selon le Larousse, le terme se décrit ainsi : essayer, d’après certaines données, de prévoir l’évolution d’une situation, la probabilité d’un événement. Supputer les probabilités d’aboutir à un accord, par exemple. 

Le mot m’est resté en tête. 

Depuis l’histoire de Jody Wilson-Raybould, il ne se passe pas une semaine sans qu’on me demande si je crois que la fameuse réconciliation entre autochtones et allochtones est fichue ou si c’est toujours possible. Pour trouver une réponse, je dois nécessairement supputer. J’évalue, je sors du cadre pour regarder une image qui se veut parfois floue. 

Dans mon image, il y a des kilomètres de pipelines qui courent sur des terres sacrées, des forêts et des cours d’eau souillés, des maisons de réserve trop petites, mal isolées et mal chauffées. Des gens qui doivent installer leurs matelas à même le sol près du poêle en hiver pour se garder au chaud. Il y a des jeunes et des moins jeunes qui consomment trop pour oublier leur petite vie de citoyens de troisième zone.

Il y a aussi de l’eau non potable qui coule dans les robinets de milliers de maisons. Des femmes qui traînent sur une 3e Avenue, une Simpson Street, ou qui s’évaporent sur la route des pleurs. Il y aussi certains médias qui font leur une avec le changement de nom des équipes sportives d’une grande université montréalaise, qui aiment crier à la censure, mais qui laissent des tas de pages blanches sur la communauté de Grassy Narrows en Ontario dont 90 % de la population a des traces de mercure dans le sang. C’est en Ontario, me direz-vous. Alors, si on parlait du suicide d’enfants de 11 ans chez les Inuits du Nunavik, au Québec ? On est en droit de se demander où est la censure, ici. 

Donc non, la saga-feuilleton impliquant Jody Wilson-Raybould ne mettra pas un frein à cette soi-disant réconciliation, pas directement du moins. C’est tout le reste qui le fera. 

Cette histoire de mercure à Grassy Narrows remonte à 2016. En 2017, le gouvernement canadien s’engageait à financer la construction d’un centre de traitement pour les victimes d’empoisonnement au mercure. Deux ans plus tard, les pelles sont toujours dans le garage.

Alors que fait le gouvernement fédéral ou à tout le moins son représentant ? Il s’excuse. En effet, lors d’un rassemblement partisan tenu le 27 mars dernier à Toronto, Justin Trudeau a été interrompu lors d’un discours par une femme autochtone venue lui demander ce que son gouvernement comptait faire pour résoudre ladite situation. Trudeau l’a alors remerciée de son don – puisque la soirée visait à amasser des fonds – pendant que la sécurité l’escortait à l’extérieur de la salle.

Le lendemain, le premier ministre s’est excusé. Encore. Amnistie internationale a d’ailleurs qualifié la situation de cette communauté de « racisme environnemental ». Que fait l’Ontario ? Il indexe à l’inflation les prestations d’invalidité versées aux victimes de cet empoisonnement. Alors je suppute que ce gouvernement s’en fout. 

Presque quatre ans se sont écoulés depuis la victoire de Parti libéral, Justin Trudeau à sa tête. Les Premiers Peuples sont en droit de se demander quelle était la vision, pour ne pas dire la stratégie, entourant cette « réconciliation ». La réponse semble se trouver dans l’art de s’excuser sans trop faire. 

Après tout, certains médias parleront de logos ou de noms d’équipes sportives bien avant d’aborder les vrais problèmes, n’est-ce pas ? Alors qu’est-ce qui presse ? 

Le principe de « réconciliation » semble être voué à l’échec, du moins entre les autochtones et le gouvernement fédéral, justement parce que le concept implique ce gouvernement. 

La décennie Harper laissait la porte grande ouverte à de meilleures relations et surtout de meilleurs résultats permettant de réduire les écarts entre autochtones et Canadiens. Or, les choses avancent trop lentement et le sac de patience qu’on se transmettait d’un autochtone à l’autre depuis des générations est vide. La réponse se trouve peut-être davantage dans une décolonisation puisant son essence à l’intérieur de communautés autochtones qui doivent se réinventer et sortir du cadre colonialiste et rigide tracé par la Loi sur les Indiens. 

Dans les faits, si des dizaines d’organisations civiles, d’universités, de municipalités et de médias (oui il y en a, heureusement) ont entendu le message laissé par le rapport de la Commission de vérité et réconciliation et le mouvement Idle No More en faisant des actions concrètes et significatives, c’est le gouvernement canadien qui se veut encore le « père » des autochtones de ce pays. Et le père dort dans son grand et confortable fauteuil.

Ou il suppute.

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