Chronique

Encore le lait

Vous savez comment ça marche avec Google. J’écris « compensation financière », « lait » et je tombe sur un article titré « Ottawa “finalise” ses programmes de soutien ».

C’est écrit par un collègue à Ottawa. Je me dis : « Ah, tiens ! Ça n’a pas pris de temps au gouvernement pour réagir. » On venait à peine de voir la mini-manif des agriculteurs, venus en tracteurs à Montréal pour demander au premier ministre – en rencontre ici avec ses homologues provinciaux – de compenser les pertes que les producteurs laitiers vont subir à la suite de l’ouverture des marchés sur les fronts américain, européen et pacifique avec la signature de trois accords de libre-échange.

Je poursuis ma lecture.

« Le gouvernement Trudeau a toujours l’intention d’offrir des compensations aux industries qui pourraient être touchées. »

Bon, très bien.

Et puis je regarde la date.

1er novembre 2016.

Il y a deux ans.

Il y a deux ans, Ottawa promettait de s’occuper du dossier.

On est maintenant en décembre 2018.

Je comprends les producteurs de commencer à devenir impatients.

C’est comme n’importe quoi dans la vie. Si on n’a pas l’intention d’honorer une promesse, qu’on le dise franchement.

C’est le niaisage qui tue…

Un à zéro pour les producteurs.

***

Comme ça doit bien être la 253e chronique que j’écris sur le sujet et que le boss m’a enjoint de ne pas me répéter, je suis donc devant mon écran blanc et je me dis que je ne vais pas rappeler les mêmes sources savantes pour avoir les mêmes analyses.

Je me tourne donc vers mes enfants, assis non loin, deux étudiants plongés dans la préparation de leurs examens de fin de session, pas du tout en agriculture ni en économie.

« Vous en pensez quoi, vous, de l’aide financière aux producteurs laitiers ? »

Et là, ils m’expliquent.

Ils m’expliquent la quantité de pollution que produit l’industrie du lait, comme celle de la viande, et que dans le fond, c’est un secteur qu’il faut remettre en question. En a-t-on vraiment besoin ? À les entendre, les producteurs en tracteurs font un peu « gilet jaune » en demandant de protéger le passé.

Ces mêmes jeunes adultes rappelant régulièrement à leurs parents la nécessité d’aller en chercher d’autre tard le soir s’ils veulent en avoir dans leur café le lendemain, j’esquisse l’ombre d’un scepticisme, mais force est de constater que le point de vue est pertinent.

Et il est vrai que la demande pour le lait change, pilotée par les milléniaux…

Avez-vous remarqué ce qui se passe dans nos épiceries ?

Lait d’amande, lait de cajou, lait de soja, lait d’arachide maintenant et même lait d’avoine, lait de coco aussi… 

Les « laits » végétaux se multiplient.

Aux États-Unis, les producteurs de lait de vache ont d’ailleurs commencé à poser la question au gouvernement et à son agence, la Food and Drug Administration (FDA) : peut-on appeler ces produits « lait ». Le débat a été lancé, comme celui de la margarine jadis, qui opposait le monde animal au monde végétal.

Ce lait végé, est-ce une tendance lourde ? À long terme ? Le remplacement du beurre par la margarine n’a pas duré. On est revenu au produit original. Qu’en sera-t-il ici ?

Cela fait maintenant partie des réalités qui pèsent sur ce secteur, en plus des brèches dans le protectionnisme du marché causées par les accords commerciaux.

C’est maintenant 1-1 pour les producteurs et ceux qui trouvent qu’ils exagèrent.

***

Je poursuis avec mes questions en envoyant un texto à une amie : tu en penses quoi ?

« Je pense surtout que le lait doit être identifié. Je veux savoir d’où vient ce que je bois et mange. »

Ça, ça vaut un point pour les producteurs d’ici. Elle n’est pas du tout la seule à penser cela.

On est maintenant à 2-1 pour les producteurs laitiers.

Sur les réseaux sociaux – à prendre avec un grain de sel, j’en conviens –, la réaction a été immédiate après l’annonce du nouvel accord remplaçant l’ALENA, l’ACEUM, car celui-ci ouvre la porte à l’arrivée de plus de produits laitiers américains sur le marché canadien, surtout des protéines de lait utilisées dans la transformation.

On a demandé immédiatement plus de traçabilité. On veut du lait d’ici. On fait confiance au lait d’ici.

Parfois, la demande populaire de protection pour notre particularité alimentaire, surtout face aux Américains, a quelque chose qui ressemble à la protection de notre langue. Cette réalité est fort intéressante.

***

Je contacte Jean-Pierre Léger, l’ancien président et propriétaire des rôtisseries St-Hubert, qui a mille opinions sur l’agroalimentaire. Vous en pensez quoi, vous, de ces demandes des producteurs ?

« C’est une vraie farce, cette compensation. On va les indemniser pour une année seulement ou pour un quelconque montant. Mais la perte pour les producteurs laitiers va être annuelle et pour toutes les années à suivre. C’est un hold-up que les producteurs laitiers vont se faire imposer et subir ! »

Là, il faut donner des points aux deux parties.

Il comprend la peine des éleveurs et leurs besoins, mais ne croit pas que ce soit une solution à long terme.

La solution est où, alors ?

***

La solution, elle est dans tous ces éléments de réflexion.

Elle est dans un questionnement nécessaire face au caractère « pansement temporaire » des compensations.

Elle arrivera si on se demande quels sont nos besoins réels de consommation de demain : que veut-on pour notre santé ? Que peut-on encore faire subir à l’environnement ? Quel genre de vie rurale veut-on soutenir et quelle place veut-on faire aux agriculteurs, des acteurs précieux de notre univers ?

La solution, on la trouvera aussi quand on aura une réelle discussion sur l’importance de notre souveraineté alimentaire, que l’on ne peut plus protéger avec des accords commerciaux étanches. Alors on la bâtit comment ? Avec du lait industriel produit par des éleveurs qui ne sont pas autonomes et qui ont besoin de compensations financières ou avec de petits producteurs décentralisés qui fournissent leur communauté et s’adaptent à leur environnement social, économique, écologique ?

« Il n’y a pas de solution miracle, ajoute M. Léger. Mais il faut continuer à croire à un changement radical en agriculture. Je suis certain que la plus jeune génération va un jour changer les choses. Je suis optimiste ! »

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