MUSIQUE

La vraie nature de la Compagnie créole

La Presse+ a suivi La Compagnie créole pendant deux jours de tournée pour comprendre le lien affectif qui tient depuis plus de 30 ans entre le groupe et le public du Québec. Et pour saisir la vraie nature de sa machine à danser.

Un dossier de Chantal Guy

Jour 1

Trois heures avant le spectacle de La Compagnie créole au théâtre Hector-Charland, à L’Assomption, vendredi dernier, les musiciens et les membres de l’équipe technique soupent au sympathique resto L’Ange cornu juste à côté, alors qu’un petit crachin déprimant tombe dehors.

Le restaurant est rempli de spectateurs qui se poussent du coude en devinant qu’il s’agit des artistes qu’ils verront sur scène bientôt. Même si les quatre membres-vedettes du groupe – Clémence Bringtown, José Sébéloué, Guy Bevert et Julien Tarquin – ne sont pas là, n’ayant pas eu le temps d’arriver pour le test de son.

Promotion, entrevues et déplacements : la tournée est commencée depuis une semaine et leur horaire est complètement rempli. Ils se plient à pratiquement toutes les demandes sans rechigner, quand bien même ils ont tous les quatre 68 et 69 ans.

Des pros

Tout le monde est encore un peu ébranlé par les partys qui ont eu lieu au St-Denis à Montréal pendant deux soirs, qui ont failli virer à l’émeute, selon Armand Proulx, directeur de la tournée. 

Ventes records d’alcool, le public debout et dissipé, à danser et à faire la chenille. Vraiment ? Oui, et c’est ce que nous allons découvrir bientôt. Dans les coulisses du théâtre Hector-Charland, le jeune guitariste Emmanuel Loubière, que tout le monde appelle Manu, nous explique ce que c’est que de se produire avec ces « légendes vivantes » au Québec.

« La première fois, j’avais le trac, et on m’avait dit : “Attends, tu vas voir, il se passe quelque chose ici”. »

« Nous avons de fortes réactions partout, mais au Québec, ça touche la conscience collective. C’est associé à tellement de moments de fête que c’est devenu du patrimoine. »

— Emmanuel Loubière, guitariste pour La Compagnie créole

Un public transgénérationnel

Il a bien raison. Les chansons de La Compagnie créole évoquent à la fois des souvenirs d’enfance, de mariages, de voyages dans un tout-inclus ou de grosses brosses dans un karaoké. Mais aussi des millions d’albums vendus quand la popularité du groupe a explosé au Québec dans les années 80 avec des hits comme C’est bon pour le moral, Ça fait rire les oiseaux, Le bal masqué, La machine à danser, Ba moin en ti bo

Ces chansons sont incrustées dans les cerveaux de plusieurs générations, qui se côtoient dans les spectacles. La Compagnie créole est transgénérationnelle, mais ce mélange fait parfois des flammèches.

À L’Assomption, le public est en grande partie fait de têtes blanches, fans de la première heure, et de petites familles avec des enfants. Mais il y a toujours dans ces shows des groupes de jeunes, colliers de fleurs au cou, souvent imbibés, qui prennent le groupe au second degré tout en lui vouant un amour sincère au premier degré. Eux sont là pour le party et préparent la chenille d’avance, souvent comme un mauvais coup, autour d’un titre préféré, à l’entracte.

Un peu parano, on pourrait s’imaginer qu’ils sont payés par le producteur pour foutre le feu dans la baraque. Mais c’est comme ça à chaque spectacle, paraît-il. Et peut-être que, dans une société vieillissante, « You gotta fight for your right to party », comme le chantaient les Beastie Boys.

Au théâtre Hector-Charland, ça a failli déraper sur le hit Le bal masqué. Toute la rangée de jeunes a lancé le petit train, ramassant au passage quelques aînés ravis, pour aller se coller sur la scène, avant de carrément monter dessus pour danser. Une dame âgée, les mains dans les airs à côté d’un Guy Bévert stoïque, vivait manifestement un des grands moments de sa vie.

Le jeune gardien de sécurité, qui s’attendait peut-être à une soirée pépère avec La Compagnie créole, a dû aller les descendre de là avant que ça dégénère. « Parce qu’il y a des gens aussi qui ont payé leur billet en première rangée et qui ne voient plus rien », nous dit-il, exaspéré.

« Certains ont de la difficulté à se retenir »

Voilà l’un des (heureux ?) problèmes de la tournée 2018 : les frictions entre le public âgé, qui a besoin de places assises pour passer au travers des deux heures du show, et le public jeune, qui préférerait rester debout et danser du début à la fin. Ce que reconnaît le coproducteur de la tournée, Martin Leclerc, qui songe à une formule occasionnelle dans une salle sans bancs. À laquelle il faudrait adapter le spectacle lui-même, qui contient pas mal de moments de calme entre quelques tubes, pourtant nombreux, du groupe. Mais on se dit qu’une suite ininterrompue de succès non seulement épuiserait ces légendes, mais ça pourrait aussi causer le chaos !

Après le spectacle, on demande en coulisses à José Sébéloué si c’est habituel que des gens du public envahissent ainsi la scène. « Ça arrive assez souvent, nous répond-il, pas étonné du tout. Le public est chaleureux, certains ont de la difficulté à se retenir. Mais un accident est si vite arrivé. »

« Ça fait chaud au cœur, poursuit Clémence Bringtown. Ce public élargi, de 5 à 90 ans, c’est notre bassin, c’est notre source. Les Québécois nous ont vraiment adoptés. »

Comme si ce n’était pas assez, les membres du groupe vont ensuite signer des autographes et prendre des selfies avec leurs admirateurs. « Je les aime d’amour !!! », s’exclame une fan, contente de ses photos prises sur son iPhone.

Jour 2

Le lendemain, nous attrapons Guy Bevert dans les coulisses de l’émission En direct de l’univers et nous lui demandons s’il a eu le temps de se reposer. « Oh, moi, je ne dors que quatre heures par nuit. Dormir trop me fatigue », dit-il, cabotin. 

Les membres du groupe mangent au buffet des invités de l’émission consacrée à l’humoriste Pierre Hébert, qui a découvert le groupe avec son grand-père. La Compagnie créole va chanter une chanson dans le numéro d’ouverture à 19 h. Avant de partir à toute vitesse, puisque les musiciens ont un spectacle à 20 h à Sainte-Thérèse. Tous croisent les doigts pour arriver à l’heure.

Le plus drôle est qu’à pareille date l’an dernier, ils ont fait le En direct de l’univers de Julie Snyder. Martin Leclerc nous confie qu’ils auraient même pu participer à trois émissions – la preuve qu’ils font vraiment partie de l’univers de bien des gens.

Tout le monde chante « Comme dans les, comme dans les… tableaux du Douanier Rousseau », mais peu savent qui c’est, ce Rousseau, au Québec. Henri Rousseau, un Français né en 1844, était un peintre autodidacte qui, sans jamais avoir quitté Paris, a passé sa vie à créer des toiles illustrant des paysages luxuriants de jungle, remplis d’animaux sauvages. Méprisé avant d’avoir été salué comme un génie par les hipsters de son époque – les Picasso, Toulouse-Lautrec, Matisse, Degas et Gauguin –, il est considéré comme l’un des chefs de file de l’art naïf.

La naïveté, et le désir de naïveté, traversent l’histoire d’amour entre le Québec et La Compagnie créole. 

Les spectateurs issus des minorités se comptent sur les doigts d’une main dans les shows, ce qui a parfois valu au groupe antillais un certain mépris, notamment parce qu’il a choisi de chanter en français plutôt qu’en créole, et que son public est constitué ici essentiellement de Blancs à qui il offre d’ailleurs ses versions de Je reviens chez nous de Ferland et Hallelujah de Cohen.

Le guitariste Manu n’a pas tort lorsqu’il parle de patrimoine : La Compagnie créole fait partie du répertoire musical du Québec au même titre que La Bottine souriante ou Les Trois Accords. Et ses artistes, comme tous les artistes du monde, vont là où on les aime.

À Sainte-Thérèse

Au Théâtre Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse rempli à craquer, c’est presque le même scénario que la veille. Une majorité d’aînés mais plus de familles, des jeunes en party qui refusent d’être assis ou qui dansent dans les allées, une bande de filles exaltées et un peu soûles en première rangée. Probabilité d’une chenille : 10 sur 10.

Cette fois, un petit comique a même gonflé un ballon de plage qui rebondit sur les spectateurs dans la salle, avant d’être tassé du pied au fond de la scène, parce qu’il est arrivé deux ou trois fois en plein visage des artistes.

Mais on comprend alors qu’un show de La Compagnie créole se passe autant dans la salle que sur scène. Ces vétérans du spectacle sont soutenus de tous les côtés. Par leurs sept musiciens et leur choriste, par une quantité de tubes increvables et un public qui ne les laissera jamais tomber.

Pendant Ça fait rire les oiseaux, une mère soulève sa fille handicapée, pour qu’elle puisse lâcher son fou pendant au moins une chanson, entamée en chœur par une salle pleine et debout (entourée de l’inévitable chenille de fans qui tourne en rond). Parce que « s’il y a d’la pluie dans ta vie, que le soir te fait peur, la musique est là pour ça… » 

Une bénévole, qui gérait sévèrement et d’un air bête cette bande de dissipés depuis plus d’une heure, s’adoucit soudainement. « Ça fait du bien de voir les gens heureux », laisse-t-elle tomber. Vaincue. Comme nous.

La Compagnie créole se produira en supplémentaire au MTelus le 12 août à 20 h.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.