Critique

Bienvenue dans le cauchemar éveillé de Billie Eilish

« Cette soirée va être magique », a promis Billie Eilish peu après avoir surgi sur la scène de la Place Bell, hier. Si son public était conquis d’avance (il fallait entendre les cris qui l’ont accueillie), la nouvelle venue de la pop lui a certainement offert un moment mémorable.

Tout a débuté avec un cauchemar. Sur les grands écrans au fond de la scène, des images animées nous ont plongés d’emblée dans le monde psychédélique et sombre de Billie Eilish.

Ces derniers temps, la chanteuse entraîne son public dans cet univers mariant pop et lugubre dans des concerts à guichets fermés à l’occasion de sa tournée when we fall asleep. Hier, la Place Bell de Laval a eu droit à son cauchemar éveillé.

La foule était jeune. Aussi jeune que la Californienne de 17 ans sur scène. On rappelle souvent que Billie Eilish est une adolescente, comme un argument en faveur de son talent.

C’est qu’on oublie vite qu’elle n’a même pas l’âge requis pour boire une bière lorsqu’elle nous parle de l’horreur de la dépendance aux drogues avec tant de justesse dans xanny ou qu’elle parle d’amour comme si on lui avait brisé le cœur 100 fois déjà.

Une voix noyée puis retrouvée

Sur bad guy, une Billie Eilish coiffée de lulus, vêtue d’un t-shirt et de shorts noirs et amples, a entamé la soirée sur une bonne note. On pouvait du moins deviner une voix juste, malgré un son qui ne pouvait rivaliser avec les chœurs chantés à tue-tête par 9500 fans.

À plusieurs reprises, lorsque Eilish est allée dans les tons plus graves et doux (jusqu’au chuchotement) qu’elle maîtrise si bien sur enregistrement, sa voix s’est noyée dans celles du public et la musique. Le seul point négatif que l’on pourra trouver au fait que ses fans connaissent chaque mot de ses chansons. Et un des seuls points négatifs d’une soirée durant laquelle la pop star (qui ne ressemble en rien, justement, à une vedette de la pop) a démontré toute son aise sur scène.

Heureusement pour elle et pour ses fans, elle a pu démontrer ses capacités vocales durant la grande majorité du concert. Après my strange addiction et you should see me in a crown, Billie Eilish a enfin décoché sa meilleure arme : une voix qui n’a rien à envier en live à ce qu’on entend sur son album.

Un répertoire court, mais efficace

La scène, un losange incliné vers la foule, était minimaliste. Une batterie, un piano. Elle ne la partageait qu’avec son frère Finneas (celui qui lui a écrit sa ocean eyes), à la guitare et derrière le clavier, ainsi qu’avec son batteur, Andrew Marshall.

On aurait parfois voulu un enrobage moins sobre. Le plancher lumineux, qui s’agitait au rythme de la musique, a sauvé la mise et permis de donner de la vie au décor.

Le premier temps fort de sa performance s’est matérialisé après trois ou quatre chansons, avec idontwannabeyouanymore, du mini-album dont smile at me.

L’artiste s’est alors lancée sur un segment durant lequel elle a interprété quelques chansons de cet opus sorti en 2017. COPYCAT, watch et bellyache y sont passés.

Avec un unique album long, paru à la fin du mois de mars dernier, la discographie de la jeune star n’est pas encore très garnie – ça ne saurait attendre, on lui prédit un assez long succès. Elle a interprété presque tous les titres de son premier opus, de l’entraînante you should see me in a crown à la mélancolique i love you.

Sur ce dernier, Eilish a créé un autre moment percutant de la soirée, tout en émotions. C’est lorsqu’elle est allée chercher des notes plus hautes qu’elle a excellé. Et quand elle ne chantait pas la sérénade à la foule, Eilish débordait d’énergie, toute petite dans ses vêtements larges, mais bourrée d’une féroce attitude.

Conclusion en beauté

Billie Eilish est un étrange personnage. Dans son cas, il s’agit d’un atout. L’originalité ne lui fait pas défaut, et c’est ce qui plaît. Sur scène, elle laisse cette drôle de folie s’exprimer. C’est une naturelle.

Sur le coup de 22 h, le moment d’interpréter « sa » chanson est venu. Tout artiste a dans sa manche la chanson qui fera exulter son public. Pour Eilish, c’est ocean eyes, le titre qui l’a fait connaître, alors qu’elle ne cherchait pas vraiment à être connue. 

Des milliers de clics sur Soundcloud, un album et trois ans plus tard, l’adolescente se tient devant un aréna rempli de jeunes qui l’admirent et s’égosillent (vraiment, ils hurlaient) lorsqu’elle a entonné la fameuse ballade.

Sur un tabouret, après un mot d’espoir pour tous ses fans « qui ne vont pas bien », elle a salué un public captivé sur when the party’s over.

Un lit en lévitation au-dessus de la scène a rappelé le « monstre sous son lit » (ses terreurs nocturnes) qu’elle aborde dans bury a friend. Les intonations angéliques d’Eilish ont ainsi résonné une dernière fois. Puis, goodbye, conclusion de choix, a joué pendant qu’elle quittait la scène, alors que son public faisait aller une dernière fois ses cordes vocales.

Il y a quelques années, Billie Eilish chantait dans sa chambre, à Los Angeles, avec son frère musicien. Il y a moins d’un an, elle terminait une tournée avec Florence + The Machine, de qui elle assurait la première partie. Elle fait maintenant le tour des arénas. Près de 10 000 personnes se sont déplacées pour elle hier, au Québec. Nul doute qu’un Centre Bell pourrait l’attendre sous peu. Elle a beau être jeune, Billie Eilish mène le jeu.

Et elle sera sans aucun doute le sujet de bien des conversations aujourd’hui sur les bancs d’écoles secondaires.

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