Carnet d’endorphines

Du coup, j’ai traversé l’Hérault à pied

Cette histoire commence sur une crête du mont Jacques-Cartier, en plein blizzard de février pendant la Traversée de la Gaspésie en ski. Je ne sais pas si vous avez déjà monté les Chics-Chocs en ski de fond, mais c’est quelque chose. Et je ne vous parle pas de la descente ! Il faut beaucoup aimer les arbres, parce qu’on les embrasse souvent.

Sur cette montagne gaspésienne, il y avait Jean-Pierre Duval, un Français du sud du pays qui n’avait jamais fait de ski. Ne rigolez pas trop vite, il s’est démerdé comme un chef et, au sommet, la « guédille » au nez, Jean-Pierre s’est exclamé : « C’est trop génial, ce truc de fou, il faut que je fasse ça chez nous dans l’Hérault. » Était-ce le froid, l’ivresse des sommets, une bulle de gin Radoune au cerveau ? On ne le saura jamais, mais on a tous eu la même pensée (ne lui dites pas, ça le chagrinerait) : « Bon, bon, bon, voilà le Marseillais qui exagère. »

Deux semaines plus tard, redescendus des Chics-Chocs (tous saufs, et à peu près sains), on recevait un courriel « from France » : « C’est organisé, il ne manque que vous. »

Peuchère, c’est qu’il était sérieux, le petit !

Du coup, une vingtaine de petits Québécois se sont retrouvés à l’aéroport de Marseille, le sac au dos et la bottine alerte, prêts à en découdre avec les pics à pic, les cirques vertigineux et les sentiers millénaires de l’arrière-pays : l’Hérault.

Alors, c’est comment, la randonnée à la française ?

C’est fabuleux. Bourré d’Histoire, bourré d’histoires (drôles), et, on ne se racontera pas d’histoires, un peu bourré (vive la France) !

Suivez le guide

1. D’abord, se laisser envoûter par la poésie des noms : cirque de Mourèze, le lac du Salagou, Saint-Guilhem-le-Désert (haut lieu de pèlerinage millénaire, croisée des chemins de Compostelle), les gorges d’Héric, le cirque du Bout du monde, le cirque de Navacelle (grand site de France, classé patrimoine mondial à l’UNESCO), le pic Saint-Loup… Saint-Loup ? Comme le vin du même nom ?

2. Fi de la poésie, passons aux choses sérieuses : le vin. Quand tu as escaladé une montagne qui porte le nom d’un nectar fruité, corsé, embaumé de soleil, et que pour redescendre, tu as gambadé sur une terre de « ruffe » rouge, entre les vignes et les oliviers, ben tu bois le vin qui s’accorde à la montagne. Je sais, c’est un sacrifice, il faut le voir comme un hommage à la terre.

3. Bordélique, la France ? En tout cas, pas celle des randonneurs. C’est propre partout. Alors qu’il n’y a pas une poubelle ni à l’entrée ni à la sortie des sentiers, je n’y ai vu aucun mégot, aucun papier gras, aucune canette abandonnée. Ce qui se passe dans le sac à dos… reste dans le sac à dos.

4. Ils ont l’expression suave. Tenez par exemple, la première fois que Pénélope, fille de Jean-Pierre, a dit : « Mais enfin, papa, t’es trop à l’ouest », on a tous cru qu’on était perdus, et on se voyait déjà en train de chasser le sanglier pour se sustenter. Alors qu’en fait, cette adorable enfant signifiait à son père qu’il était « dans le champ ». Du coup, on n’a pas mangé de sanglier.

5. Tu marches, littéralement, dans l’Histoire. Que ce soit en prenant le maquis, sur les traces des braves qui ont rejoint la Résistance au cours de la Seconde Guerre, en foulant les pierres millénaires d’un bout du chemin de Compostelle, ou en tombant sur les vestiges du château de Montferrand, la nature et l’histoire sont imbriquées comme des amants dont on n’arrive plus à défaire l’étreinte. Tu n’as même pas bu de vin et tu pleures d’émotion.

6. Ils ont le sommet festif. Tu as sué ta vie dans les causses arides du Larzac, sur les derniers kilomètres de grimpe solide qui mènent au cirque de Navacelle, tu es récompensé. Par une vue spectaculaire, certes, mais aussi par des petites rillettes de canard, une dégustation de rosés de pays, des olives parfaites et une boum improvisée au son d’On You, le tube de l’heure du « prince de la pop érotique », Kazy Lambist (qui, comme son nom l’indique, est montpelliérain).

7. Ils ont l’arrivée encore plus festive ! Pézenas, ville de Molière, camp de base des randonneurs de la TDLH, et haut lieu de festivités nocturnes, a maintenant son lot d’histoires québécoises. Ce qui se passe à Pézenas reste à Pézenas, mais je peux vous raconter celle du prince de Conti. Grand protecteur des arts et des lettres et coureur de jupons de première catégorie, le prince avait pris Jean-Baptiste Poquelin sous son aile généreuse, en lui permettant d’écrire et de faire vivre sa troupe. Et puis, un jour, ce qui devait arriver arriva, à force de « trousser la gueuse », le prince choppa la chtouille, ce qui le força à calmer ses ardeurs et à abandonner le mécénat. Notre pauvre Jean-Baptiste, privé de fonds, fut obligé de « monter à Paris » où il est devenu Molière (et célèbre). C’est comme ça que l’on doit un répertoire fabuleux à une maladie vénérienne. Voyez, en France, tout s’imbrique, si je puis dire : la randonnée, la culture, et les bonnes histoires qui vont avec !

Du coup, on me dit qu’il y a une deuxième édition en 2019… « tout est organisé, il ne manque que vous ».

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