Opinion Boucar Diouf

Jolin-Barrette risque de péter au frette

Cette semaine, j’ai une pensée pour le ministre québécois de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette. Je suis en effet de ceux qui pensent que le jeune ministre poker face, qui en plus de préparer le projet sur la laïcité vient de présenter un projet de loi sur l’immigration, en a lourd sur les épaules. Il est dépositaire de deux dossiers très costauds, au potentiel de dérapage élevé, comme en témoignent les tourbillons de la CAQ de ces dernières semaines. 

L’histoire des statistiques sur les personnes portant des signes religieux dans les écoles du ministre Roberge ; la journée contre l’islamophobie de la ministre Guilbault ; la double déclaration du premier ministre Legault sur l’islamophobie au Québec ; la récente position de la ministre Charest sur la signification du voile : nombreux sont déjà les élus caquistes à avoir trébuché avant de venir s’écraser dans le carré de sable de M. Jolin-Barrette.

Si certains ministres manquaient peut-être de préparation, d’autres ont maladroitement glissé sur des pelures de banane soigneusement déposées sur leur chemin par les médias faiseurs de nouvelles.

Je parle ici de cette presse qui, d’un côté, appelle au calme sur un sujet qu’elle considère comme sensible, mais de l’autre bord, l’instrumentalise en cherchant constamment à piéger la parole politicienne pour faire un buzz, qui finit par se transformer en insupportable indigestion médiatique au bout de ces journées entières où l’on ne parle que de religion, de signes religieux là où il nous faudrait des débats de fond sur la laïcité qui est un principe fondamental d’un vivre-ensemble harmonieux. Bref, avec cette façon de faire de la nouvelle, le caucus caquiste gagnerait à réaliser rapidement qu’en politique, une langue qui fourche peut faire autant de dommage qu’un pied qui trébuche.

Cela dit, aujourd’hui, c’est sur le nouveau projet de loi, dont l’objectif anticipé est de mieux favoriser l’intégration des personnes immigrantes et de mettre davantage l’accent sur l’apprentissage du français, des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises, que je voudrais m’étendre. En fait, j’ai une proposition à faire aux caquistes. Elle ne vaut peut-être pas de la « chnoute », mais je m’essaye quand même.

Pour une régionalisation de l’immigration

On entend souvent les élus de la CAQ, incluant le premier ministre, dire : « Il faut mieux intégrer nos immigrants. » Je n’aime pas beaucoup cette formulation, et pas seulement à cause du « nos immigrants » qui, il faut le dire, renvoie à un certain rapport de possession. Je suis immigrant, c’est vrai, mais je ne suis l’immigrant de personne. 

La deuxième raison pour laquelle cette formulation me fait tiquer, c’est qu’on a beau légiférer et parler de valeurs, on ne peut pas forcer quelqu’un à s’intégrer. Le processus d’intégration est une démarche volontaire. Évidemment, on peut le catalyser ou le favoriser, mais on ne peut le faire à la place de l’autre. On peut demander à quelqu’un d’apprendre une langue, mais on ne peut pas le forcer à l’aimer et encore moins à adhérer aux valeurs culturelles de ceux qui la parlent. 

L’envie de s’approprier la culture de l’autre germe plus facilement dans l’amour et la main tendue. Et moi, j’ai toujours pensé que le fait d’arriver en région pouvait être un excellent facilitateur. N’en déplaise à ceux que j’appelle les nationalistes montréalais, ces gens qui se définissent par leur ville plus que par leur nation et qui opposent constamment leur île si ouverte à la diversité aux xénophobes qui abondent dans l’arrière-pays, il y a des immigrants qui s’épanouissent et s’enracinent aux quatre coins du Québec. Je ne dis pas ici que tout est parfait en région, je dis simplement que l’intégration mutuelle y est bien plus probable.

Pour avoir sillonné largement le territoire pendant les 15 dernières années, je peux vous assurer que même dans les endroits les plus lointains, vous trouverez des immigrants heureux et bien intégrés dans leur communauté.

Lors de mon dernier voyage à Fermont, j’ai mangé du couscous avec une femme d’origine maghrébine vivant dans le mur, qui me racontait combien elle adorait aller à la chasse et à la pêche avec son mari. Des exemples comme ça, je pourrais vous en donner pour Chibougamau, Gaspé, Havre-Saint-Pierre, Sept-Îles ou La Sarre, en Abitibi. 

À Chibougamau, par exemple, je me souviens de ce Congolais qui me disait se rendre à Montréal pour convaincre des immigrants de venir s’installer dans sa région, où il y avait bien des jobs à pourvoir. C’est la profonde conviction que l’osmose culturelle est plus facile en région qui me fait croire que favoriser une véritable régionalisation de l’immigration fait peut-être partie de la solution. Étant donné que la pénurie de main-d’œuvre touche aussi les régions, pourquoi ne pas proposer à une partie des immigrants qui veulent pourvoir les emplois en région un contrat social ? « Si tu acceptes de t’installer en région et d’y rester pendant au moins quatre ans, nous allons inscrire ton nom sur une liste prioritaire pour le traitement et l’acceptation de ta demande. »

Pourquoi ne pas proposer de cette façon, annuellement, à quelques milliers d’immigrants de s’installer en région ? L’intégration mutuelle se ferait avec douceur et on n’aurait même pas besoin ultimement de test de français ou de test de valeurs pour ce groupe. Ces projets d’évaluation qui, il faut le rappeler, deviendront rapidement un important casse-tête pour le gouvernement Legault. 

Si vous trouvez que je prêche dans le désert, vous avez peut-être raison. Mais moi, j’ai un peu de sympathie pour notre jeune ministre de l’Immigration qui risque de péter au frette sous le poids de deux projets de loi si costauds et clivants. L’œil ne porte pas de charges, mais il sait reconnaître ce que la tête est capable de supporter ; ainsi disait mon aïeul.

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