Yézidies

La boxe en thérapie

Elles ont été capturées, battues, réduites en esclavage… Et leur culture, très traditionnelle, les confine aux rôles de mères et de servantes. À ces femmes lourdement traumatisées, l’ONG The Lotus Flower propose des cours de boxe. Un réconfort inespéré, presque miraculeux. Grâce à ce sport, elles reprennent confiance, retrouvent l’énergie et apprennent à se défendre. Notre reporter les a rencontrées en Irak : le début d’une libération !

« Je ne voulais plus avoir peur, je voulais me sentir forte », explique-t-elle. Nissrin* a 23 ans et, depuis quelques mois, elle travaille crochets et uppercuts tous les jours ou presque, dans un des préfabriqués du camp de Qadiya, au Kurdistan irakien. 

Nissrin est une survivante. Une Yézidie rescapée de Daech qui l’a réduite en esclavage durant un an et trois mois. Alors, quand le coordinateur du camp de réfugiés lui a parlé de ce cours de boxe monté par l’ONG The Lotus Flower, elle a voulu en être. Ici, elles tapent, sautent, crient, transpirent, rient… Et pour ces douze jeunes femmes, toutes Yézidies, qui n’avaient jamais fait de sport et dont le corps n’a toujours été qu’un outil de labeur ou un réceptacle de douleurs, c’est une révolution intime. 

« Jamais je n’aurais imaginé faire une chose pareille. »

— Nissrin

Au début, elles étaient six. Timorées, craintives, elles déclenchent la curiosité des enfants qui s’agglutinent contre les fenêtres du bâtiment de plain-pied. Elles ont honte et ferment les stores. Il leur faudra un peu de temps pour accepter de les relever. Il leur en faudra aussi pour comprendre qu’il est impossible de s’entraîner en jupe longue. 

Chez les Yézidis, une société de castes très conservatrice, une femme qui fait du sport, ce n’est pas bien vu. A fortiori un sport de combat. Pour convaincre les familles, Vian, la manageuse de l’organisation au Kurdistan irakien, a dû insister sur le fait que le cours se faisait uniquement entre femmes. Mais trouver une entraîneuse semblait mission impossible. Vian l’a donc proposé à Mohammad, qu’elle a démarché dans une salle de fitness de Dahuk. « Il est gentil, très doux et il a réussi à faire ami-ami avec elles », raconte Vian. 

Pour Mohammad, fier d’être choisi pour enseigner « le premier cours de boxe féminin, non seulement au Kurdistan mais aussi dans tout l’Irak », croit-il, établir un rapport de confiance n’a pas été facile. Le jeune homme de 27 ans ne connaissait rien de la communauté yézidie. « Au début, je sentais une appréhension, dit-il. Certaines étaient incapables de faire quoi que ce soit, elles se mettaient tout de suite à pleurer et allaient s’asseoir dans un coin. » Mohammad a pris le temps de les observer, de s’adapter et de voir « ce qui est bon pour elles ». Le jeune homme le sait : toutes ces femmes sont traumatisées. « Captives de Daech ou pas, elles ont toutes perdu leur terre et beaucoup de membres de leurs familles », rapporte Vian. 

Nissrin est originaire du village de Kocho, situé au pied des monts Sinjar. Ghazal, elle, âgée de 22 ans, a grandi dans la ville du même nom, située dans le nord-ouest du Kurdistan irakien. Les Yézidis, monothéistes, puisent les origines de leur foi dans la Perse antique. Ils ont été inspirés par le zoroastrisme et le mazdéisme, puis ont intégré à leur culte des éléments du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Mais pour Daech, ils ne sont que des adorateurs de Satan. 

Sinjar

Le 3 août 2014, deux mois presque jour pour jour après la proclamation du califat par Abou Bakr Al-Baghdadi, les djihadistes attaquent Sinjar. Des milliers de Yézidis tentent de fuir, une grande partie meurt sur la route, de faim et de soif, tandis que beaucoup d’autres sont capturés. Les hommes sont massacrés ; les femmes, réduites en esclavage. Vendues, violées, battues, comme Nissrin. Captive à Mossoul, elle a été rachetée à Daech par un réseau d’activistes yézidis. Ghazal, elle, a pu fuir. Avec sa famille, ils se sont réfugiés dans les monts Sinjar, assiégés par les djihadistes pendant plusieurs mois jusqu’à la contre-offensive des forces kurdes et la libération de sa ville, Sinjar, dévastée. 

Ghazal n’y est pas revenue. Elle est restée dans les monts, sous une tente accrochée à la pente avant de finir par rejoindre le camp de Qadiya, il y a six mois. Ghazal a été la première à se présenter au cours de boxe et la seule qui n’en a manqué aucun. Même au début, quand les courbatures de ses muscles endoloris l’empêchaient presque de marcher. « Je ne veux pas juste savoir me battre, je veux aussi pouvoir me défendre quand on m’attaque, dit-elle. Avant, j’étais toujours fatiguée, je n’aimais pas travailler à la maison et je n’aimais pas non plus sortir, je n’avais aucun entrain, je dormais beaucoup. Mais depuis que je boxe et que je fais du sport, ça me donne beaucoup d’énergie, je me lève plus tôt, mon corps est plus fort. Ça me fait du bien dans la tête, je suis plus détendue, j’ai plus confiance en moi. » 

Dans les camps comme celui-ci où vivent 20 000 personnes, les femmes n’ont aucune perspective. Parents et enfants sont les uns sur les autres dans des préfabriqués exigus, et si les hommes peuvent sortir, aller au café ou en ville, elles, vivent cloîtrées. 

« Dans leur ancienne vie, elles allaient au champ et s’occupaient de maisons parfois assez grandes, mais cette vie s’est arrêtée et, dans ces tout petits espaces, elles ne font que dormir car il n’y a rien d’autre à faire. » 

— Taban Shoresh, fondatrice de l’ONG The Lotus Flower

Pour casser cet isolement et lutter contre le désœuvrement qui les fait sombrer dans la dépression, Taban Shoresh a créé cette ONG en 2016. Après avoir monté un cours de couture, elle a eu l’idée de la boxe, « parce que cette activité a un véritable impact sur la santé mentale, en même temps qu’elle améliore la santé physique, précise-t-elle. Quand elles tapent dans le punching-ball, elles sortent tout. Dans notre culture, nous n’avons pas de thérapies, nous n’allons pas voir un psychologue. Il leur faut donc des espaces préservés où elles peuvent se retrouver entre elles en toute sécurité ». Des espaces où elles apprennent à « se battre en retour » pour ne plus se sentir vulnérables, où elles peuvent calmer leurs angoisses et leurs peurs et canaliser leur colère. 

« Je peux me mettre à leur place », explique Taban. Elle aussi est une rescapée. Kurde irakienne devenue britannique, elle est la fille d’un poète et activiste kurde de gauche, opposant à Saddam Hussein. Elle a 4 ans lorsque les soldats, qui cherchent son père, viennent l’arrêter, avec sa mère et ses grands-parents. Après deux semaines passées en cellule, ils sont emmenés en bus vers une destination inconnue. Durant le trajet, ils apprennent qu’il est prévu de les enterrer vivants. « Les adultes ont arrêté de crier parce qu’ils venaient de comprendre que nous allions tous mourir, dit-elle. Les cris se sont transformés en chuchotements, je n’entendais plus que leur respiration. » 

Finalement, les membres du convoi devront leur salut à deux hommes, des militants kurdes agents de Saddam qui jouaient double jeu. Après avoir été libérées au milieu de nulle part, Taban et sa mère rejoignent l’Iran, alors en guerre avec l’Irak. Son père les rejoint, très affaibli, atteint de séquelles irréversibles après avoir été empoisonné. « Il ne pouvait plus marcher, ses cheveux tombaient par poignées », décrit-elle. 

L’organisation Amnesty International se penche sur son cas et celui d’un autre dissident qui présente les mêmes symptômes. Tous les deux obtiennent l’asile en Europe pour y être soignés, le premier en Grande-Bretagne, le second en France. « J’avais 6 ans et l’on venait de m’arracher à tout ce que je connaissais et à tout ce que j’aimais. » 

Le retour

Taban revient au Kurdistan en août 2014. Elle travaille alors pour une ONG et se retrouve dans l’un des seuls hélicoptères autorisés à apporter de l’aide aux réfugiés yézidis assiégés par Daech sur les monts Sinjar. Taban n’oubliera jamais cet homme, accroché aux pales, qui veut hisser son fils et réalise qu’il vient de lâcher sa main et que son petit garçon a été emporté par la foule, dans la cohue. « Quand je suis descendue de cet hélicoptère, je me suis rendu compte à quel point j’étais traumatisée, dit-elle, cela a fait remonter tout mon passé, changer ma vision des choses. » 

Après quinze mois, elle rentre à Londres, mais ne parvient pas à reprendre une activité normale « comme si de rien n’était ». Alors elle décide de se consacrer aux Yézidies meurtries par ce conflit. En plus des cours de boxe et de couture, The Lotus Flower a créé une boulangerie-cafétéria qui permet aux femmes de devenir indépendantes économiquement. Et Taban compte décliner la formule dans d’autres camps. 

« Tout cela m’a aidée à reconstruire ma vie. J’ai eu de la chance, je m’en suis sortie parce qu’on m’a donné des outils ; je veux donner les mêmes opportunités à ces femmes dont la plupart ne sont jamais allées à l’école. On ne se rend pas compte, mais apprendre à lire un numéro de téléphone leur procure une liberté incroyable. »

— Taban Shoresh, fondatrice de The Lotus Flower

Pour les motiver et leur montrer qu’elles peuvent devenir de grandes athlètes, Taban a associé à son projet Cathy Brown, une ancienne boxeuse plusieurs fois titrée. Comme les jeunes Yézidies qu’elle va former à entraîner les autres, Cathy aussi a eu sa part de traumatisme. Agressée et violée à 16 ans, elle explique que la pratique de la boxe l’a « sauvée ». « Cela ne m’a pas seulement aidée à faire face, a-t-elle déclaré, mais aussi à retrouver la confiance en moi, la maîtrise de mon corps et, de là, une force intérieure. » 

Cathy Brown pense que « ceux qui ont traversé des moments difficiles deviennent de meilleurs boxeurs, car ils sont plus dynamiques, ont plus de courage et de détermination ». Et quand on voit la niaque et l’énergie qu’elles dépensent, on ne peut que lui donner raison. 

« C’est aussi une façon pour nous de retrouver notre corps, de le connaître, de découvrir qu’il peut être un outil pour se défendre. » 

— Nissrin

Et elles ne se cachent plus. Maintenant, les cours se font fenêtres ouvertes, et elles sont plus de quarante inscrites sur liste d’attente. Les jours où Mohammad n’est pas là – il vient trois fois par semaine –, elles s’entraînent toutes seules, répètent leurs exercices de musculation et de cardio. 

« C’est bien de montrer que nous ne sommes pas conçues uniquement pour les enfants et la cuisine, dit Ghazal. Et puis, si nous l’avions su avant, peut-être aurions-nous réagi autrement quand Daech nous a attaqués. Notre peuple a subi tant de massacres, il est temps d’apprendre à compter sur nous-mêmes. C’est très difficile de te défendre en face de personnes qui ont des armes. Mais en être capable fait tout de même une grande différence ! » 

* Le prénom a été modifié.

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