JEAN-PAUL BELMONDO

« Merci pour tous ces souvenirs »

Depuis que nos destins se sont croisés à la table du self-service d’un centre de rééducation, j’ai compris que Jean-Paul, le type qui courait sur le toit du métro, est resté l’homme qui se bat sourire aux lèvres. Il fait toujours de la gymnastique. Et des haltères, côté gauche uniquement. Certes, à 83 ans, il a besoin des amis pour passer sa veste ; mais les amis sont là, alors qu’importe ? Nous nous retrouvons plusieurs fois par semaine dans nos cantines de Saint-Germain, chez Lipp ou l’italien. Nous restons longtemps à table, jusqu’à 3 h ou 4 h de l’après-midi, souvent les derniers, lorsque même les serveurs ont disparu. C’est dans ces moments-là, quand nous rigolons tous ensemble, les vieux de la vieille, qu’arrivent les visiteurs. « Monsieur, je ne voulais pas vous déranger mais… encore merci, pour tous ces souvenirs. »

C’est parfois un homme de notre âge, parfois un gamin ou une jolie fille, pour un selfie… Tous, Jean-Paul les accueille avec bienveillance. Il demande le prénom, trouve un mot gentil. Peut-être le soleil est-il couchant… mais il continue à réchauffer les cœurs.

La semaine dernière, 22 flics de haut niveau, appartenant au Raid, à la BRI, à la BRB, l’ont invité à déjeuner : une façon de lui dire que les commissaires Borowitz de Flic ou voyou ou Letellier de Peur sur la ville n’étaient pas pour rien dans leur choix de vie. J’ai aussi vu De Niro le serrer dans ses bras au nom d’À bout de souffle, film phare de sa jeunesse, et les critiques de Los Angeles l’inviter à deux reprises, lui réservant à chaque fois une standing ovation. Je me souviens de cet admirateur à Cannes. Jean-Paul nous avait emmenés dîner, Charles Gérard, dit Charlot, et moi, dans un palace où il avait « vécu mille turpitudes », comme il dit. Le sommelier nous apporte une bouteille de Petrus 1971, débouchée. Prix moyen : 4500 euros ! « Pardon, mais c’est une erreur ! — Non Monsieur, c’est de la part de quelqu’un qui n’a pas voulu vous déranger, d’ailleurs il est parti. » Il faudra que la scène se répète à Monaco pour qu’il rencontre son bienfaiteur, un oligarque russe. 

C’est ça, Jean-Paul. Il fait partie de la famille. Combien sont-ils en France, les gens aussi célèbres ? Une poignée… De tous, il est le plus sympa.

Face aux visiteurs du musée de son père, à Boulogne-Billancourt, il n’hésite pas à faire le guide pour leur expliquer cet œuvre merveilleux. Dans la rue, ceux qui l’abordent ne voient pas ses fragilités d’ancien surhomme, ils ressentent juste la joie qu’il insuffle. « Tu comprends, m’a-t-il dit un jour, j’avais 72 heures pour vivre ou mourir… » Il est retombé du côté de la vie, il ne l’a jamais oublié.

Dans la grande salle de kiné de notre maison de rééducation, il y avait des mômes, après des accidents de moto… « On ne va quand même pas se plaindre », disait Jean-Paul. Chacun sa façon de répondre au malheur, à la maladie. Rien n’empêchera jamais Jean-Paul de faire ses blagues de potache. Autrefois, il démontait des fenêtres ; aujourd’hui, il planque mes lunettes… Ce n’est plus « à fond la caisse » mais c’est toujours la rigolade. L’après-midi, il nous emmène à Belleville, à Montmartre ou au bois pour promener sa chienne, Chipie, qu’il a adoptée dans un des refuges de BB, sur un regard : « C’est elle, je la veux. » Elle était restée quatre ans dans une cage. Ils ne se quittent pas. La fidélité est leur valeur partagée. 

J’ai connu la star il y a très longtemps. Mais pour découvrir l’homme, il a fallu que j’aie, à mon tour, un très gros pépin de santé. Je n’oublierai jamais le trésor de sa présence, de sa générosité, alors que le mot cancer, qui fait fuir tant de personnes, nous isole. Jean-Paul ne fait plus de cinéma, mais il y va encore… Alors, il s’assoit au fond, attend que les gens soient sortis pour attraper sa canne. « Qu’est-ce que vous en avez pensé ? » lui demande-t-on parfois. Il lève alors le pouce pour dire que c’est génial. Regarde au plafond quand c’est un navet. Jean-Paul n’aime pas dire du mal. Il reste « le patron ». Un vainqueur.

Paris Match. As-tu trouvé Venise triste, comme le chante Aznavour ?

Jean-Paul Belmondo. C’est tout le contraire. Je viens de vivre 48 heures d’émotion intense en retrouvant ses lagunes, ses gondoles, le campanile que j’ai tant aimé. Toutes ces images qui se bousculaient dans ma mémoire. Du balcon de mon hôtel, je repensais à la traversée de la place Saint-Marc, accroché sous l’hélico, en caleçon à pois, dans Le Guignolo. Que d’émotion dans cet hôtel Danieli, où j’ai vécu le temps de plusieurs films ! Sur la scène de la Mostra, j’ai reçu un accueil à la fois dense et émouvant. Je lui en suis extrêmement reconnaissant et lui adresse un immense merci.

Recevoir ce Lion d’or des mains de Sophie Marceau, c’est un joli symbole.

Sophie a été magnifique de gentillesse en me remettant ce trophée superbe. Elle a su trouver les mots qui me sont allés droit au cœur. Rends-toi compte que lorsque Sophie a tourné à mes côtés, en 1984, elle avait tout juste 16 ans ! C’était dans Joyeuses Pâques, de mon vieux pote Georges Lautner. La revoir a été un vrai bonheur. Quand je réalise qu’elle est maman… Nous avons dîné ensemble et échangé mille souvenirs.

Merci, Jean-Paul, de nous livrer un scoop, un secret bien gardé : tu écris tes mémoires.

Tu vois, tout arrive ! [Rires.] En fait, je vais publier chez Fayard deux ouvrages sous ma signature. Dans un premier temps, un livre classique où je raconte une partie de ma vie. Ensuite, viendra un album photo surtout axé sur mes films.

Pourquoi « une partie » de tes mémoires et pas l’ensemble, si particulier et si riche, de ton itinéraire d’enfant gâté, comme tu le dis souvent ?

Parce que l’autre partie m’appartient. Elle est personnelle, je veux la protéger et la garder bien au chaud. Comme le commun des mortels.

Tu dis volontiers : « Le passé, c’est le passé. N’en parlons plus. » Il n’y aurait pas contradiction ?

Je remonte assez loin dans mon existence et je raconte ma jeunesse, la famille formidable où j’ai grandi entre Alain, mon frère, et Muriel, ma sœur, auprès de parents exceptionnels et talentueux. Et bien d’autres moments d’une vie qui est devenue formidable par la suite.

Divers auteurs ont déjà écrit une quinzaine de livres où ils te dépeignent de long en large, avec l’histoire de tes films, de tes cascades, de tes malheurs et de tes amours, de tes succès et de tes échecs.

Peut-être, mais toujours sans moi. Sans mon témoignage direct, la plupart du temps en recopiant des articles de journaux et en s’appuyant sur des rumeurs. Tu le sais, j’ai donné très peu d’interviews sur ma vie, dont le public ignore beaucoup et que tu qualifies de particulière. Ce n’était pas à 30 ou 40 ans que j’allais commencer à écrire ma propre histoire !

Si je comprends bien, c’est un Belmondo inconnu raconté par un Belmondo de 83 ans que le public va découvrir ?

C’est exactement cela, c’est l’idée maîtresse du projet.

Tu règles quelques comptes au passage ?

Non, ce n’est pas mon état d’esprit, mais je fais quelques mises au point. Je pardonne toujours une erreur mais jamais une trahison, surtout en amitié.

Si tu vis au quotidien ton handicap physique, ta mémoire, nous le savons, est demeurée intacte. Ta famille, tes proches sont surpris des précisions que tu peux apporter à un récit 60 ans plus tard.

Tu as raison. Avoir gardé des souvenirs enfouis en moi depuis l’enfance est un privilège dont je suis conscient.

Est-ce le succès du documentaire de ton fils Paul, Belmondo par Belmondo, avec plus de 5 millions de téléspectateurs sur TF1, qui a déclenché l’idée de ce livre ?

Absolument pas. Cela n’a rien à voir. Bien sûr, j’ai été surpris et heureux au fond de moi de savoir que le public me suivait toujours à mon âge, plus que respectable. Mais je savais, et c’était mon secret, qu’il fallait que je termine la dernière ligne droite de mon existence par un livre écrit par moi. C’est ma décision et c’est mon idée.

Le livre, dont le titre n’est pas encore fixé, sortira le 7 novembre. Allons-nous être surpris en le lisant ? En découvrant peut-être un autre Belmondo ?

Je pense révéler certaines phases importantes de ma vie. On ne peut pas tout dire. Mais je peux t’affirmer que ce que j’écris sera raconté pour la première et dernière fois.

Peux-tu nous révéler des étapes inconnues de ta carrière que tu développes dans ton livre ? Par exemple, regrettes-tu de ne pas avoir interprété certains rôles ?

Par deux fois, j’ai failli jouer des personnages d’exception. Le premier n’est autre que Céline, l’immense écrivain. Oui, je devais jouer le Dr Destouches, l’auteur du Voyage au bout de la nuit, le livre qui restera celui de ma vie et que je relis actuellement. Le film ne s’est pas fait à cause d’un problème bassement matériel, lié à la production. C’est un profond regret. Le second personnage est le gangster Jacques Mesrine. J’ai en effet correspondu avec lui lorsqu’il était à l’isolement en QHS [quartier de haute sécurité], à la prison de la Santé. Il m’a fait savoir qu’il était d’accord pour que je joue son rôle dans l’histoire de sa vie. Il voulait que ce soit moi et personne d’autre. J’ai encore ses lettres. D’ailleurs, j’avais acquis les droits de son livre, L’instinct de mort, pour que les choses soient limpides. Entre-temps, il s’est évadé avec Besse en sautant le mur de la prison. La suite, tu la connais… La cavale, les braquages, sa mort porte de Clignancourt. Mais je me suis souvent posé la question : est-ce que l’image que le public avait de moi collait à celle de Mesrine, qui avait tué et qui est mort avec deux grenades sous le siège de sa voiture ?

Quelle image veux-tu que ta famille conserve de toi après ta mort ?

Celle d’un homme qui a connu plusieurs vies mais qui fut, avant tout, toujours de bonne humeur. Et qui laissera à ses enfants et petits-enfants l’œuvre de son père, Paul Belmondo, un grand artiste et le dernier grand sculpteur académique, à travers le musée de Boulogne-Billancourt que je lui ai consacré avec mon frère et ma sœur. Il s’agit avant tout d’un héritage moral et concret pour que le nom de Paul Belmondo reste à jamais. 

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