Lambert Wilson

Dans la peau du général

L’acteur incarnera l’homme du 18 juin. Un costume taillé à la mesure de son talent.

Après le béret de l’Abbé Pierre et le bonnet du commandant Cousteau, le képi du général de Gaulle. Lambert Wilson rivalise cette fois avec un monument national, jamais incarné au cinéma. Trop imposant, historiquement comme physiquement. C’est pourtant sous un jour inattendu, loin des sentiers balisés du biopic, que le réalisateur Gabriel Le Bomin a décidé de s’attaquer à la statue du Commandeur. L’action se concentre sur les quelques semaines qui précèdent l’appel du 18 juin : quand de Gaulle n’est pas encore un héros mais un officier prêt à tout pour la France et un mari amoureux qui écrit chaque jour de longues lettres à sa femme, Yvonne. Un Général tout en nuances que Lambert Wilson rêvait de jouer.

Paris Match : Vous allez incarner le général de Gaulle au cinéma. Est-ce un rôle auquel vous pensiez depuis un moment ?

Lambert Wilson : J’ai pu y songer, on m’a souvent dit : « Tu as le physique pour. » Mais j’aurais refusé un biopic classique, survolant toute la vie du Général. Ce qui m’a convaincu dans le projet de Gabriel Le Bomin, c’est d’abord le titre de son scénario : Libres. Et le fait que l’histoire soit circonscrite au printemps 1940, durant les quelques semaines qui précèdent l’appel du 18 juin. Le Général est alors une personnalité encore peu connue, quasiment un jeune homme malgré ses 50 ans. Sur un carnet, il note cette phrase : « Ce que j’entreprends est un véritable saut dans l’inconnu. » Il prend un risque fou, son initiative paraît presque bricolée dans l’urgence. Il en devient très attachant.

Qu’est-ce qui vous séduit chez lui, à ce moment clé de sa vie ?

La forme d’inquiétude et de fragilité qui accompagne son acte héroïque. Cet homme nourrissait depuis l’enfance le pressentiment qu’il allait sauver la France. Il n’a pas raté l’occasion d’accomplir ce destin. La situation l’a galvanisé.

Le film réhabilite-t-il le rôle que son épouse, Yvonne, a tenu à ses côtés ?

Dans l’inconscient collectif des Français, elle est devenue « tante Yvonne », un peu ronde, austère, effacée. Mais, à l’époque, Yvonne était une jolie jeune femme, énergique, active. C’est une héroïne discrète. Le choix d’Isabelle Carré pour l’incarner est parfait. L’idée du film est de raconter que, seul contre tous mais avec elle à ses côtés, de Gaulle peut tout affronter. Il lui a dédicacé ses Mémoires d’espoir : « Pour vous Yvonne, sans qui rien ne se serait fait. » Elle a été un soutien indéfectible et ils ont vécu une histoire d’amour très forte. L’accent est également mis sur leur fille Anne, qui souffrait de trisomie. C’est avec elle que le Général montre le plus de sensibilité et de tendresse. Cela le rend très humain.

Les lettres qu’il envoyait à Yvonne débutaient souvent par : « Ma petite femme chérie. » C’est assez romantique…

Une très belle photo du couple à l’époque accompagnait le scénario. Ce qu’ils vivent alors relève plus du romanesque, parce que, durant cette période de plusieurs semaines, ils sont séparés, éloignés, ne sachant plus où l’autre se trouvait. Ils se sont donné un vague rendez-vous en Algérie, au cas où. Après avoir pris la route de l’exode avec ses trois enfants, Yvonne tente d’embarquer à Brest le 18 juin. Un premier bateau est torpillé. Elle prend le suivant qui, par hasard, se rend en Angleterre. Elle débarque le 19 juin sans même savoir que Charles s’y trouve et qu’il a lancé son appel sur les ondes de la BBC. Le film s’attache à leurs retrouvailles.

Vous êtes-vous battu pour que ce projet trouve un financement ? Cela vous tenait-il tellement à cœur de l’incarner ?

C’est la première fois que je tente de faire du lobbying, comme si, à l’image du Général, je me sentais investi d’une mission. Il fallait absolument que le film se fasse. J’ai voulu, avec le producteur Farid Lahouassa, initier une séance de photos afin de prouver aux futurs investisseurs qu’il y avait une évidence à ce que j’incarne de Gaulle. Que c’était crédible.

Une fois grimé, costumé, qu’avez-vous ressenti ?

Cette séance, nous l’avons réalisée à l’hôtel des Invalides. Tout n’était pas encore parfait mais, quand j’ai vu l’excitation et le trouble dans le regard des militaires présents, j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Ce qu’il ne faut pas rater, c’est la silhouette très particulière du Général. Son corps l’encombrait autant que le mien, je me cogne dans tout. Les costumes, notamment cette vareuse censée rétrécir mes épaules et m’élargir au niveau du bassin, devront traduire parfaitement la forme particulière de ce corps hors norme.

Comment travaillez-vous sur sa voix, sa diction ?

Même avec l’apparence parfaite de Charles de Gaulle, si je n’attrape pas sa façon de parler, son phrasé, ses intonations, non seulement en public mais aussi dans l’intimité quand, par exemple, il dit : « Yvonne, voulez-vous me passer les pâtes ? », ce sera raté. Je fais un énorme travail d’écoute solitaire, pour essayer de bien comprendre sa façon de rouler un peu les « r », le côté nasal de sa voix, ses silences entre certains mots. J’ai même appelé Laurent Gerra pour lui demander des conseils. Sa réponse a été : « Je ne sais pas moi-même comment je fais, ça sort tout seul. » Alors je m’entraîne beaucoup. Quand je rentre du théâtre à minuit et que je traverse la place du Carrousel sur mon scooter, les gens doivent me prendre pour un fou. Je crie à sa manière : « La France ! La France ! Les Français ! »

Vous n’avez pas l’âge d’avoir beaucoup connu de Gaulle. Que retenez-vous de lui ?

Pas l’âge ? Détrompez-vous. À 8 ans, tandis que mon père dirigeait déjà le TNP, j’étais élève dans une école du VIe arrondissement de Paris, rue Littré, et l’un des meilleurs. J’ai été invité par le Général et Mme Yvonne de Gaulle au Noël de l’Élysée. Le bristol trône encore dans ma salle de bains. Mais quand il est arrivé à la maison, mon père a cru à une erreur. Les services de l’Élysée lui ont confirmé qu’il s’agissait bien de moi. Nos problèmes relationnels ont démarré là, semble-t-il. J’ai commencé à l’énerver à cause du général de Gaulle.

Quelle était l’opinion de votre père, Georges Wilson, le concernant ?

Autre souvenir intime. Il est invité à la garden-party du 14 Juillet. De Gaulle l’aperçoit – un homme de grande taille comme lui, enfin ! – et lui fait signe de le rejoindre. Ils ne se disent rien, mais le Général insiste. Il se redresse et demande à mon père : « Restez, s’il vous plaît, restez un moment. Ils sont si petits ! » Parlait-il de ses invités ou des Français ? Je crois qu’à partir de ce moment, mon père, qui aimait les personnages hors du commun, n’a jamais dit de mal de lui. Comme s’ils s’étaient reconnus.

Avant le tournage, qui débutera la dernière semaine de juin, de quoi vous nourrissez-vous pour relever ce défi ?

Je lis beaucoup, mais la surinformation peut nuire. Je tente de comprendre ce qui se joue entre les différents personnages historiques. J’essaie par tous les moyens d’entrer en résonance avec la vibration de Charles de Gaulle. Le réalisateur m’a offert une de ses lettres manuscrites, adressée à l’un de ses compagnons. Je l’ai posée sur ma cheminée, comme un talisman. Et chaque fois que je passe devant, je ne manque pas de saluer le Général. J’espère que cela me portera chance. 

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