Analyse

Singh endosse ses habits de chef

OTTAWA — Depuis des mois, les nuages noirs s’accumulaient au-dessus de la tête du chef du NPD Jagmeet Singh. Sous sa gouverne, le NPD a vu ses appuis dans les sondages fondre comme neige au soleil. Sa formation politique a perdu des sièges au profit des libéraux de Justin Trudeau et du Parti vert d’Elizabeth May lors d’élections partielles. Les coffres du parti se sont dégarnis.

Pis encore, au moment du déclenchement des élections, mercredi, le NPD était toujours à la recherche de candidats dans plus du tiers des 338 circonscriptions. Et au Québec, les autres formations politiques, en particulier le Parti libéral et le Bloc québécois, se frottent déjà les mains à l’idée de mettre la main sur l’un des 14 sièges que détient encore le NPD.

Mais au deuxième jour de la campagne électorale, Jagmeet Singh, qui se décrit comme l’éternel négligé, s’est pointé au débat en anglais organisé par le magazine Maclean’s et CityTV déterminé à confondre les sceptiques. À bien des égards, il peut dire : mission accomplie.

Ses troupes, qui se rongent les ongles d’inquiétude devant la possibilité que le NPD soit condamné à la marginalité durant la présente campagne électorale, pourront dorénavant s’offrir de meilleures nuits de sommeil.

Le débat d’hier soir a réuni trois des six chefs en lice : M. Singh, le chef du Parti conservateur Andrew Scheer et la leader du Parti vert Elizabeth May. Le chef libéral Justin Trudeau brillait par son absence, ayant décliné l’invitation il y a deux semaines et préférant s’adresser à une foule de militants enthousiastes à Edmonton au lieu de croiser le fer avec ses adversaires à Toronto. Le chef du Parti populaire du Canada Maxime Bernier ainsi que le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet n’ont quant à eux pas reçu de carton d’invitation. Quatre thèmes ont été abordés : l’économie, les affaires autochtones, l’énergie et l’environnement, ainsi que les affaires étrangères.

Combatif, sûr de lui, maîtrisant ses dossiers, Jagmeet Singh a finalement endossé ses habits de leader, hier soir, faisant flèche de tout bois. Adepte des arts martiaux depuis sa jeunesse, le chef du NPD a multiplié les coups tous plus efficaces les uns que les autres à l’endroit de Justin Trudeau, qui a eu droit à un lutrin même s’il était à des milliers de kilomètres de la Ville Reine, d’Andrew Scheer, qui se trouvait tout juste à côté de lui, et d’Elizabeth May, qui était à l’autre bout de l’estrade.

« Les familles tirent le diable par la queue. On a appris récemment que près de la moitié des Canadiens sont à 200 $ de ne pas pouvoir payer leurs factures. M. Trudeau leur a déjà rendu la vie plus chère. Il a beaucoup promis et il n’a pas livré la marchandise. Et M. Scheer va faire pire. Il va vous promettre une couple de dollars de plus dans vos poches. Mais ça va faire mal parce qu’il va ensuite couper tous les services dont vous dépendez », a-t-il laissé tomber durant la portion du débat portant sur l’économie.

« Nous savons ce que font les conservateurs. Nous les avons vus à l’œuvre en Alberta. Nous les avons à l’œuvre en Ontario. M. Scheer va faire la même chose », a-t-il ajouté du même souffle.

Gardant son calme et cherchant constamment à s’adresser aux téléspectateurs, Andrew Scheer s’est défendu de vouloir imposer une ère d’austérité s’il prend le pouvoir, rappelant sa promesse d’équilibrer le budget fédéral dans un horizon de cinq ans sans couper dans les transferts aux provinces qui servent à financer les programmes sociaux. « Nous avons un plan responsable pour rétablir l’équilibre budgétaire tout en laissant plus d’argent dans les poches des gens », a-t-il martelé.

Le chef conservateur aurait bien aimé que Justin Trudeau soit devant son lutrin alors que l’affaire SNC-Lavalin est de nouveau propulsée à l’avant-scène de l’actualité en ce début de campagne. « Je crois que j’ai trouvé un petit consensus. Je crois que nous pouvons tous être d’accord pour dire que Justin Trudeau a peur de défendre son bilan. Et c’est pour cela qu’il n’est pas ici ce soir ! », a-t-il lancé à mi-chemin du débat, sourire aux lèvres.

Tout au long de la soirée, M. Singh a souvent fait allusion aux « échecs » du gouvernement de Justin Trudeau dans le dossier de l’environnement, du logement abordable, de l’assurance médicaments, des droits des travailleurs, entre autres choses – des thèmes chers au NPD. Il a aussi évoqué le cas de gens qu’il a rencontrés depuis qu’il dirige son parti, notamment une mère de Vancouver qui craint les effets des changements climatiques sur la qualité de l’air que respire son enfant, ou encore un travailleur de Thunder Bay qui redoute l’impact des traités de libre-échange.

Et il a entonné à plus d’une reprise le refrain selon lequel le Parti libéral et le Parti conservateur ont le même objectif une fois qu’ils s’installent au pouvoir : « aider les plus riches et les plus puissants » au détriment de monsieur et madame Tout-le-Monde.

Visiblement, il a voulu se présenter comme le défenseur des gens ordinaires. « Nous devons mettre le sort des gens ordinaires au cœur de nos décisions. Nous savons que les conservateurs ne vont pas faire cela. M. Trudeau ne s’est pas montré pour défendre les gens ordinaires au cours des quatre dernières années. Il ne s’est même pas montré au débat ce soir », a-t-il laissé tomber.

Alors que le Parti vert est sur le point de supplanter le NPD dans les intentions de vote, M. Singh a écorché Elizabeth May au milieu du débat. « Nous avons bien des choses en commun, le Parti vert et le NPD, mais nous divergeons d’opinion sur quatre points », a-t-il dit avant de les énumérer : le droit des femmes de choisir, l’unité nationale, les droits des travailleurs « et nous croyons fermement que nous ne devons pas permettre à M. Scheer de s’installer dans le fauteuil du premier ministre, contrairement à Mme May ».

« Excusez-moi, mais ce sont des choses absurdes que vous dites. Je suis terriblement désolée de vous le dire », a répliqué la leader du Parti vert.

Même si le sujet n’était pas à l’ordre du jour, la Loi sur la laïcité de l’État adoptée par l’Assemblée nationale a fait l’objet de quelques échanges. Alors que le premier ministre François Legault invite les leaders fédéraux à s’engager à ne pas contester cette loi devant les tribunaux « pour de bon », seul Andrew Scheer a répondu sans équivoque qu’un éventuel gouvernement conservateur laisserait les tribunaux trancher cette question, sans y mettre son grain de sel. Elizabeth May a dit qu’elle embaucherait tout employé qui perdrait son emploi à cause de cette loi tandis que Jagmeet Singh a déploré qu’une loi officialise la discrimination. « Je reconnais que cela fait partie de la compétence de la province. Mais j’appuie le droit des gens de contester cette loi devant les tribunaux. »

Il s’agissait du premier débat des chefs auxquels participaient Jagmeet Singh et Andrew Scheer. Ils ont eu droit à un premier tour de chauffe en l’absence de Justin Trudeau. Ils pourraient en avoir un deuxième sans le chef libéral si le débat de l’Institut Munk sur les affaires étrangères va de l’avant, le 1er octobre.

Alors qu’il réclamait le plus grand nombre de débats en 2015, Justin Trudeau préfère s’en tenir à trois joutes oratoires, cette fois-ci. Il tient à limiter les échanges avec ses adversaires, alors qu’il doit défendre son bilan de quatre ans.

Mais la stratégie pourrait lui coûter cher. Andrew Scheer, Jagmeet Singh et Elizabeth May sauront bien tirer des leçons du premier affrontement de la campagne.

Dans le cas du chef néo-démocrate, deux questions s’imposent. Où était le Jagmeet Singh qu’on a vu hier soir au cours des 24 derniers mois ? Sa prestation, s’il réussit à la répéter, permettra-t-elle de renverser la tendance lourde annoncée dans les sondages ?

Parti populaire du Canada

Maxime Bernier met le paquet en Beauce

Saint-Georges — Aux dernières élections fédérales, Maxime Bernier n’avait pas cru bon de faire imprimer des pancartes dans sa circonscription de Beauce. Ce qui n’avait pas porté à conséquence : il avait été réélu haut la main.

Mais cette fois-ci, l’ancien conservateur à la tête d’un tout nouveau parti populiste n’a pas lésiné sur les pancartes. Impossible de ne pas les apercevoir le long des routes de Saint-Georges, aux couleurs du Parti populaire du Canada (PPC) et ornées d’un slogan intrigant : « Avec Maxime, on défend nos valeurs beauceronnes. »

Comment ce politicien qui se targue « de mettre aux poubelles la rectitude politique » explique-t-il ce retour aux bonnes vieilles pancartes ? Doit-il mettre le paquet pour convaincre ses électeurs de le suivre sous ses nouvelles couleurs ?

« Oui, j’ai des pancartes, mais cette fois-ci, j’ai laissé tomber le jingle », a simplement répondu Bernier à la blague, en référence à la ritournelle kitsch qui lui avait valu bien des commentaires en 2015.

Cinquième campagne

Le politicien de 56 ans lançait hier sa campagne en Beauce, où il cherche à se faire élire pour la cinquième fois. Dans son petit bureau de campagne, il était accompagné de sa conjointe depuis maintenant 10 ans. Dans l’assistance se trouvait aussi son père, Gilles, député de la même circonscription de 1984 à 1997.

« J’ai bien servi les Beaucerons dans les dernières années. »

— Maxime Bernier

Le chef du PPC affronte notamment un producteur laitier, Richard Lehoux, sous la bannière conservatrice.

Bernier compte consacrer beaucoup d’efforts en Beauce. Contrairement aux autres chefs qui sont pour la plupart très peu présents dans leur circonscription, il promet d’y être chaque semaine.

Il mise beaucoup sur son identité beauceronne. Le Parti rhinocéros a réussi un coup fumant en présentant en Beauce un homonyme, un autre Maxime Bernier, dans le but de mêler les électeurs. Mais celui-ci n’est pas du cru.

« J’ai confiance que les Beaucerons vont voter pour le Maxime Bernier qu’ils connaissent, et non le Maxime Bernier importé du Lac-Saint-Jean », a lancé sèchement Bernier.

L’immigration, un enjeu majeur

Bernier assure pouvoir séduire les Beaucerons avec les idées du PPC. La fin du « cartel de l’UPA » et le démantèlement de la gestion de l’offre plairont, selon lui, aux familles, car elles épargneront 400 $ par année.

Il fait aussi « appel à l’intelligence des Québécois » lorsqu’il explique être prêt à leur imposer la construction d’oléoducs. Et si François Legault s’y oppose, Bernier veut invoquer un article de la Constitution pour lui forcer la main.

« L’Alberta nous envoie de la péréquation, et qu’est-ce que le Québec lui dit ? Non à votre pétrole sale ! »

— Maxime Bernier

Il promet aussi des baisses d’impôts, avec deux paliers d’imposition plutôt que cinq.

Mais hier, au moment de lancer sa campagne en Beauce, il a beaucoup insisté sur l’immigration. Sur cet enjeu peut-être plus que sur les autres, son parti peut se distinguer, croit-il.

Le PPC veut accueillir tout au plus de 100 000 à 150 000 immigrants par année au pays. En guise de comparaison, 331 000 seront admis cette année. Bernier promet aussi de s’attaquer aux demandeurs d’asile qui traversent la frontière illégalement.

Son parti compte sur 318 candidats enregistrés un peu partout au pays et prévoit trouver les 20 candidats qui lui manquent très bientôt.

Le PPC saura lundi s’il sera invité aux débats des chefs à Radio-Canada. Son absence du débat serait « un déni de démocratie », dénonce Bernier, qui croit que le Parti populaire « écrit une page d’histoire actuellement ».

La journée en bref

Parti conservateur

Scheer critique l’attaque libérale au sujet de l’avortement

Le chef conservateur Andrew Scheer accuse le chef libéral Justin Trudeau de tenter de détourner l’attention de l’affaire SNC-Lavalin en attaquant la position d’une candidate conservatrice torontoise sur la question controversée de l’avortement. La ministre libérale Carolyn Bennett a diffusé une vidéo montrant Rachel Willson, candidate dans York-Centre, en train de discuter de son désir de mettre fin à l’avortement par une « loi pro-vie ». M. Scheer a accusé Justin Trudeau de semer la peur et a réitéré la position de son parti. Les députés conservateurs auront le droit de déposer des projets de loi d’initiative parlementaire pour restreindre le droit à l’avortement et M. Scheer lui-même s’engage à voter contre ces éventuels projets de loi. Catholique pratiquant, Andrew Scheer a voté en faveur de projets de loi antiavortement dans le passé et a obtenu des appuis de militants pro-vie lors de la course à la direction du parti.

Bloc québécois

Blanchet voit orange

Le Bloc québécois n’en fait pas un secret : à ses yeux, toutes les circonscriptions néo-démocrates sont « prenables », et son chef Yves-François Blanchet se voit bien en « ramasser » l’essentiel. « On va faire tout ce qu’il faut – dans le respect des gens et dans le respect de la démocratie – pour aller gagner toutes les circonscriptions qu’ils occupent présentement », a dit M. Blanchet. À la dissolution du Parlement, le NPD comptait 14 circonscriptions au Québec et le Bloc n’en comptait que 10, soit deux en deçà du minimum requis pour être officiellement reconnu comme parti à la Chambre des communes.

Nouveau Parti démocratique

Singh veut élargir l’accès à l’aide médicale à mourir

Au lendemain d’un important jugement rendu par la Cour supérieure du Québec, invalidant certains critères jugés discriminatoires dans la loi sur l’aide médicale à mourir, Jagmeet Singh s’est dit ouvert à une « grande conversation » pour en élargir l’accès. « Je suis ouvert à m’assurer que tout le monde qui a besoin de ce service puisse y avoir accès. C’est tellement important pour la dignité », a-t-il déclaré en français au cours de sa conférence de presse. Le chef néo-démocrate s’est exprimé sur cet enjeu en marge d’une annonce à Brampton, en Ontario, au cours de laquelle il s’est également engagé, s’il est porté au pouvoir, à créer un régime d’assurance médicaments universel et public dès 2020 et à injecter 10 milliards pour réduire les délais d’attente et améliorer l’accès aux soins.

Tabagisme

Les chefs de partis timides sur la cigarette électronique

Le vapotage s’est immiscé dans la campagne électorale, hier, au moment où les États-Unis envisagent d’interdire des milliers d’arômes utilisés dans les cigarettes électroniques en raison de leur popularité chez les adolescents. Les chefs libéral, conservateur et néo-démocrate ont tous déclaré vouloir faire ce qu’il y a de mieux pour la santé des Canadiens, mais ils ne se sont pas prononcés fermement quant à savoir s’ils interdiraient le liquide aromatisé pour les cigarettes électroniques. Justin Trudeau a déclaré que Santé Canada examinait la question « depuis des mois » et qu’il attendrait d’autres recherches sur les effets du vapotage sur la santé pour se prononcer. Jagmeet Singh et Andrew Scheer ont, en substance, tenu le même discours. Les autorités américaines de la santé publique enquêtent présentement sur des centaines de cas de maladies respiratoires signalés chez des personnes ayant utilisé ces dispositifs.

Parti vert

Deux candidats dans l’embarras

Le Parti vert a annoncé avoir accepté la démission d’un de ses candidats qui a déjà publié sur les réseaux sociaux un message islamophobe, tandis qu’une autre candidate est visée par des allégations d’antisémitisme. C’est une photo publiée sur Facebook qui a causé la perte de l’Ontarien Erik Schomann, qui s’est affiché en train de faire rôtir un cochon avec la mention « Nous avons envoyé les restes au Danemark pour soutenir les opposants à la caricature de Mahomet » – référence à une controverse largement médiatisée en 2005. Un groupe de défense des juifs réclame pour sa part la démission de la candidate saskatchewanaise Dale Dewar, qui aurait souvent dénigré Israël sur les réseaux sociaux, affirmant notamment que le pays est « pratiquement un violeur en série » et que le sionisme est « une secte », selon ce qu’a rapporté l’hebdomadaire Canadian Jewish News.

Parti libéral du Canada

Au Québec aujourd’hui

C’est à son troisième jour de campagne que Justin Trudeau fait sa rentrée québécoise. Il sera ce matin dans la très disputée circonscription de Trois-Rivières pour faire une annonce sur les véhicules électriques. Sa journée culminera avec un grand rassemblement libéral à Montréal. Pour sa part, Yves-François Blanchet, du Bloc, fera campagne dans Lanaudière et en Mauricie.

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