Société

Rien ne peut arrêter Drag Syndrome

« Nous allons vous montrer ce que nous sommes, et ce que nous sommes est unique », promet l’artiste britannique Danny Smith, alias Gaïa Callas, membre de la première troupe de drag queens professionnelles nées avec la trisomie 21. Drag Syndrome fait déjà parler d’elle à travers le monde. Et ce n’est qu’un début, annoncent certains qui y voient les balbutiements d’une révolution sociale.

Difficile de ne pas tomber sous le charme de Drag Syndrome. Le charisme de ses membres est contagieux. Leur message l’est encore davantage : « Nous sommes différents, mais nous existons. »

En mars dernier, leur interprétation du ballet de Vaslav Nijinski L’Après-midi d’un faune faisait salle comble au Royal Opera House de Londres. Quant à leur popularité sur l’internet, elle ne cesse de croître. Après avoir conquis le Royaume-Uni et l’Europe, ces drag queens et kings s’attaquent maintenant à l’Amérique du Nord, et rien, préviennent-ils, ne peut les arrêter.

Drag Syndrome est de passage en ville ces jours-ci dans le cadre du festival Fierté Montréal. Déjà, en début de semaine, la troupe avait obtenu un rendez-vous avec la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et mijotait de rencontrer le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. 

Demain, à 22 h, Drag Syndrome se produira sur l’une des scènes du festival, dans le parc des Faubourgs, et entend faire la démonstration que la différence est aussi un atout.

Donner une voix

« Tout ce qu’ils font devient viral », s’étonne la réalisatrice Stéphanie de Sève, qui a fait des démarches pour rencontrer Drag Syndrome après être tombée sur un reportage d’ITV qui a fait boule de neige sur le web. Depuis six mois, elle accompagne ses membres pour produire un documentaire sur eux. 

« J’adore les drag, dit Stéphanie de Sève. Mais au-delà de ça, c’est le fait de les reconnaître comme personnes : comme personnes sexuées et comme artistes. »

Leur curriculum vitæ est impressionnant. Otto Baxter (de son nom d’artiste Horrora Shebang), 32 ans, est acteur et réalisateur, et a remporté un prix d’interprétation à Cannes pour le film Ups and Downs (2013). Danny Smith (Gaïa Callas), 44 ans, est un artiste 360 : il peint, chante, danse et joue ! Et la plus jeune de la troupe, Ruby Codiroli, 19 ans, mène en parallèle des études aux Beaux-Arts.

Le directeur artistique britannique Daniel Vais a eu l’idée, il y a un an à peine, de rassembler ces artistes et d’autres également atteints du syndrome de Down, ou de trisomie 21, cette anomalie chromosomique congénitale provoquée par la présence d’un troisième chromosome pour la 21paire. Daniel Vais est aussi fondateur de Culture Device, un organisme qui met en valeur le travail d’artistes trisomiques et dont l’objectif est de confronter les regards et les opinions.

« Oui, ce sont des drag queens, mais ce n’est pas ça, le sujet. On est en train de valider l’existence de ces gens qui ne sont pas comme la majorité parce qu’ils vivent avec un handicap. C’est un statement très politique. On ne célèbre pas les gens qui ont le syndrome de Down, on les tue avant même qu’ils aient une chance d’exister parce qu’on estime qu’ils n’en valent pas la peine. »

— Stéphanie de Sève, réalisatrice, qui tourne un documentaire sur Drag Syndrome

Otto Baxter, Danny Smith et Ruby Codiroli sont non seulement des artistes à part entière, fait-elle valoir, mais leur façon d’être et de vivre est une source d’inspiration. Elle valide l’existence de gens comme eux et celle de tous ceux qui se considèrent comme différents.

Fiers et consentants

« Comment ça va ? Très bien, merci. Je t’aime, Montréal ! », fanfaronne Ruby en étalant ses quelques mots de français. Séductrice, frondeuse, elle entame l’entrevue avec un baisemain, totalement imprégnée de son personnage de drag king. « Elle a beaucoup d’énergie et de caractère, prévient d’emblée Stéphanie de Sève. Quand je pense que je ne suis pas assez bonne, je pense à elle et à eux, parce qu’ils sont sans peur. »

Tout n’est pas rose pour autant dans le monde de Drag Syndrome. Les commentaires haineux sont chose courante. « Oui, ça arrive et c’est vraiment mal, déclare Danny. Ça me brise le cœur. »

« Nous voulons du respect, de la justice et de l’honneur », revendique Otto avant que Ruby ne s’enflamme : « Certaines personnes pensent qu’on ne mérite pas d’être drag. Mais on mérite d’être qui nous sommes et de vivre notre vie comme on l’entend. »

« Nous méritons du respect, de la dignité et de l’amour. Personne n’a le droit de me dire qui je dois être. »

— Ruby Codiroli

Aux gens qui soupçonnent qu’on profite de leur naïveté, ils répondent sans hésitation : « C’est ce que nous aimons faire. »

« Vous avez devant vous des adultes responsables. Ils sont indépendants, ils travaillent et ont un appartement, indique Stéphanie de Sève. La première fois que j’ai vu Ruby prendre une bière, je me suis dit : “Ben oui. C’est une adulte.” »

Sans limites

Récemment, alors qu’il s’apprêtait à monter sur scène et que la réalisatrice le questionnait sur son degré de nervosité, Otto lui a fait cette déclaration : « Moi, j’ai été abandonné et je me suis dit que je ne laisserai pas cet événement définir ce que je suis et ce que je vais faire de ma vie. J’ai voulu être acteur et réalisateur, et je le suis devenu. Et maintenant, je suis une drag queen connue. »

Le trac ? Réponse : « I don’t do nervous. »

« Nous, on s’en fait trop, on traîne nos traumatismes et on ne se considère pas assez bons, relève Stéphanie de Sève. Est-ce qu’eux pensent qu’ils n’ont pas assez de talent ? Non. Ils ne partent pas perdants. Je ne sais pas si vous êtes en train de réaliser votre rêve, mais eux, ils le sont. »

Et des rêves, ils en ont encore bien d’autres. « Rien ne peut nous arrêter, prévient Otto. Là où il y a des limites, nous les franchirons. » Prochaine étape : rencontrer un membre de la famille royale. Ensuite ? Pourquoi pas Lady Gaga ?

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.