Analyse

Côte à côte

Le président va-t-il descendre les marches ? Raccompagner le premier ministre jusqu’à la limousine ? S’il lui touche l’épaule, c’est encore mieux ! Il y a près de 30 ans, la chaleur des relations entre la France et le Québec s’évaluait sur des gestes souvent insignifiants. La rencontre entre François Mitterrand et Robert Bourassa s’était mesurée à cette aune.

Bien plus spectaculaire, en 1994, l’entrée de Jacques Parizeau gravissant les marches de l’Assemblée nationale pour pénétrer par une porte fermée depuis des décennies montrait aussi un rapport de sujétion du Québec par rapport à la France. Même chose quand, six ans plus tard, Lucien Bouchard a lu sur le bout de papier qu’il avait griffonné des paroles de Jacques Chirac, une toute nouvelle énigme de l’Élysée quant au statut du Québec.

On ne trouvait pas de ces salamalecs dans la dernière visite de Philippe Couillard en France. C’était déjà le cas, il faut le dire, sous Jean Charest, qui profitait de l’été, et du séjour de sa fille à Paris, pour nourrir le carnet des visites alternées.

Les relations entre les deux gouvernements ne paraissent plus marquées par cette pointe de condescendance.

Car Emmanuel Macron, pragmatique, paraît déterminé à aller au-delà de la relation « directe et privilégiée » entre Paris et Québec. Le rapport devient « stratégique » pour la France, c’est-à-dire que pour Paris, le Québec est « un pivot important », un élément essentiel pour la stratégie française de conquérir de nouveaux marchés en Amérique du Nord, a résumé Philippe Couillard en clôturant sa mission hier.

Aussi, la question du statut du Québec ne préoccupe pas, à l’évidence, le gouvernement français. Édouard Philippe n’avait pas préparé une réponse percutante quand il a été interrogé à ce sujet. Plus question « d’accompagner le Québec » libre de ses choix. Passée à la trappe, aussi, la « non-ingérence, non-indifférence », et son étiquette réductrice, « ni-ni ».

« Je dirai de la façon la plus claire, la plus simple possible que la France et le Québec sont depuis longtemps côte à côte et pour longtemps côte à côte », a laissé tomber M. Philippe. Il y a davantage d’égalité dans cette relation. « L’amitié et les liens qui nous unissent semblent plus durables et plus essentiels que n’importe quelle position institutionnelle », a-t-il poursuivi. Point final. Pourquoi d’ailleurs les Français voudraient-ils se positionner alors que la question nationale, au Québec, ne paraît pas sur le point d’être ramenée à l’avant-scène ?

Bien sûr, les relations France-Québec ont leurs incontournables rites, fondés tous sur la durée. On est à la vingtième de ces rencontres « annuelles » alternées entre les premiers ministres, même si le cycle a débuté il y a 40 ans maintenant. Au gré des sympathies ou de l’indifférence des gouvernements ou des chefs de gouvernement, en tenant compte des crises politiques, de part et d’autre de l’Atlantique, bien des rendez-vous ont manqué à l’appel.

On est loin de la proximité entre les socialistes de Mitterrand et le Parti québécois. Michel Rocard avait des liens personnels avec Bernard Landry et Louise Beaudoin. Alexandre Cloutier était, bien plus récemment, invité à Solférino, le QG du Parti socialiste, pour la victoire de François Hollande. Du côté droit, Jean Charest avait de bons liens avec Jacques Chirac, qui est déjà allé le voir en Estrie. Idem pour l’ex-premier ministre Jean-Pierre Raffarin, qui avait de la famille au Québec.

Mais En Marche !, le mouvement d’Emmanuel Macron, et le parti qui en est issu, La République en marche, n’étaient pas sur le radar du gouvernement du Québec. En neuf mois, la déléguée générale, Line Beauchamp, aura eu des entretiens avec trois des principaux ministres du gouvernement Philippe. On partait de loin, mais on semble se diriger quelque part.

Dans cette mission, Philippe Couillard n’a pu résister à la tentation de brandir des chiffres, des supposés résultats tangibles. Pas moins de 125 millions de retombées dans le cadre de 21 ententes. Quand on y regarde de plus près, on constate que, pour l’essentiel, il s’agit d’un agrandissement de boulangerie à Boucherville ; on est loin de l’économie virtuelle.

Pour les gens d’affaires français, comme dans le passé, il ne faut pas mêler l’amitié et les profits.

Ubisoft était venue à Montréal il y a 20 ans, non parce que la métropole était francophone, mais parce que Québec avait consenti de très généreux rabais fiscaux, qui réduisaient considérablement ses coûts de salaire. Avec la montée des pays de l’Est, de la Russie surtout, dans ce créneau des jeux vidéo, on pourra juger de sa fidélité.

Pas de cadeaux non plus de la part d’Airbus – en plus d’avoir mis la main, gratuitement, sur des années de recherche pour la C Series, on prévient que les fournisseurs devront se serrer la ceinture, comprimer leur marge, pour réduire le coût des appareils. Un membre québécois de la délégation d’affaires y allait d’un constat : « Les Français sont aussi durs que les Américains en affaires. La différence, c’est qu’on s’y attend moins ! »

Pour la clôture de sa mission, pour marquer le coup, Philippe Couillard annonce son intention de créer un organisme « international » sur l’intelligence artificielle à Montréal. Quand on gratte un peu, on peut difficilement qualifier « d’international » un organisme où le Québec est tout fin seul. Les fonds prévus dans le prochain budget par Carlos Leitão resteront bien modestes, on est à la réflexion, bien loin de chercher une adresse ou d’accrocher l’enseigne. Annonce spontanée, qui probablement ne durera guère. Un projet de lien rapide Québec-Montréal évoqué par M. Couillard a déjà vécu, lui aussi, le temps d’une manchette. Le temps, dit-on, ne respecte pas ce qu’on fait sans lui.

Le temps, en revanche, restera toujours un ingrédient précieux. Créé à la fin des années 60 – Jean-Paul L’Allier en aura été le premier directeur –, l’Office franco-québécois pour la jeunesse aura permis, en 50 ans, de mettre pas moins de 150 000 jeunes en contact avec la France ou le Québec, en somme, avec un autre univers, si proche et lointain en même temps. C’est la population d’une ville en partage.

Médecins : des questions, mais pas de retouches

Le gouvernement peut légitimement réfléchir à certains aspects des ententes monétaires avec les médecins, mais il n’est pas question de retoucher les conventions qui viennent tout juste d’être conclues, a souligné, hier, le premier ministre Couillard. Lors d’un point de presse, à l’issue de sa mission d’une semaine en France, M. Couillard a ironisé au sujet du regroupement de médecins qui s’estiment trop payés – une position qui a été mentionnée dans Le Monde et le Washington Post. « On attend leurs chèques, on ne les a pas reçus encore, a-t-il dit. Il y a deux questions légitimes à se poser pour les prochaines années, mais on ne rouvrira pas une question qu’on vient de clore, soyons clairs là-dessus, a-t-il souligné. [On peut s’interroger sur] cette question de l’auto-administration des masses [salariales] par les fédérations et également le principe de l’équité externe. Est-ce qu’on va continuer à se déclarer dépendants de ce qui se décide ailleurs pour la rémunération des médecins ? C’est une question légitime à poser », a-t-il soutenu. M. Couillard salue aussi l’intention de la Fédération des médecins spécialistes de mettre fin à la « prime jaquette », une somme forfaitaire de 69 $ versée aux médecins qui avaient à passer une protection pour traiter un patient mis en isolement.

Hubert Reeves devient grand officier

Le scientifique de renommée mondiale Hubert Reeves a été reçu hier, à Paris, grand officier de l’Ordre national du Québec, une distinction reçue des mains de Philippe Couillard. Quand on lui demande si, à 85 ans, il reste optimiste quant à l’avenir de la biodiversité, il réplique, sourire en coin : « Ça dépend des jours ! » « Il y a des jours où je suis plus inquiet que d’autres, mais ce qui est positif, c’est qu’il y a un éveil général des populations pour ne pas laisser la détérioration se poursuivre, c’est ce qui est encourageant. Il y a de plus en plus de citoyens sensibles à l’avenir de l’environnement. » Le Canada et le Québec montrent aussi « beaucoup de progrès ». Il y a des gens très impliqués, « c’est important, le dynamisme, il faut réagir contre la morosité qui dit qu’il n’y a rien à faire », souligne-t-il. Rencontrant la presse après la brève cérémonie à la Délégation du Québec, rue Pergolèse, M. Reeves s’est dit touché de « cet honneur venant du Québec, surtout venant des [siens] ». Le titre de grand officier est le plus élevé de l’Ordre national du Québec.

Émissions de carbone et caribous

Philippe Couillard a été amené hier à expliquer le bilan du Québec sur les énergies propres. « Au Canada et en Amérique du Nord, le Québec est de loin en avant sur la question de la lutte aux changements climatiques et en biodiversité », soutient-il. Au Québec, on a, par personne, la plus basse émission de carbone « et de loin » par rapport aux autres provinces. La question de la harde de caribous forestiers sérieusement menacée avait trouvé une réponse, mais les populations touchées s’y sont opposées. « C’est dommage, on continue d’avoir un plan à plus longue échéance, en gardant à l’esprit, comme député de Roberval, que les emplois forestiers sont importants », a souligné M. Couillard.

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