OPINION PERSONNES HANDICAPÉES

La discrimination sécuritaire

La fin tragique par suicide d’un homme lourdement handicapé de Granby devrait faire réfléchir toute la société sur les impacts de la sécurité à outrance, notamment les dirigeants des organismes publics et les politiciens.

Il était insensé et inhumain de déménager cet homme contre son gré pour le seul motif qu’il ne pouvait pas évacuer son appartement dans les temps requis lors d’un possible, mais peu probable, incendie. Essayer de trouver un responsable s’avérerait futile, puisque c’est le système tout entier qui tend à perdre la tête quand il se produit une catastrophe comme celle de L’Isle-Verte. On prend alors des décisions précipitées sans en avoir mesuré toutes les conséquences pratiques.

Il n’en demeure pas moins que cet événement me touche profondément parce que je suis également une personne lourdement handicapée se déplaçant en fauteuil roulant depuis cinquante ans. J’ai œuvré dans de nombreuses associations pour la participation sociale des personnes handicapées dans les années 70 et 80. La sécurité était alors souvent invoquée pour combattre les changements souhaités. Heureusement, les centres de réadaptation étaient convaincus que notre place n’était pas en établissement, mais à la maison, aux études, au travail, etc.

C’est révoltant de s’apercevoir que plusieurs décennies plus tard ces avancées sociétales sont remises en cause. L’ouverture de jadis serait-elle en train de se transformer sournoisement en un retour aux années 50 sous le prétexte de la sécurité? Évidemment, ces décisions administratives sont prises en pensant bien faire, mais les résultats concrets sont abominables pour ceux qui en sont les victimes. L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions, comme le veut l’adage?

La réadaptation d’une personne handicapée consiste entre autres à lui apprendre à fonctionner avec des limites importantes. Accepter de vivre handicapé, c’est nécessairement accepter d’être plus à risque que les autres face à n’importe quelle situation. Il serait urgent que les décideurs tiennent compte de cette simple réalité lors de la prise de décision.

Par exemple, quand je roule sur le trottoir, je peux me faire attaquer par un voyou ou un enfant de 7 ans et je suis totalement sans défense. Va-t-on pour cette raison m’interdire de sortir sans être accompagné d’un adulte bien portant ? Quand je suis en transport adapté, je sais que si un feu se déclare à bord à la suite d’un accident je risque d’y laisser ma peau parce que mon évacuation rapide pourrait être très problématique. Ce serait toutefois stupide de cesser de l’utiliser pour autant. À l’instar de tous les citoyens handicapés, j’assume en toute connaissance de cause les risques inhérents à ma condition physique.

L’obsession de la sécurité est un argument bien pratique qui a été utilisé de nombreuses fois par le passé. Ainsi, des cadres supérieurs de l’ancêtre de la Société de transport de Montréal justifiaient l’inaccessibilité du métro aux personnes à mobilité réduite par la difficulté de les évacuer en cas d’urgence. Pourtant, la plupart des autres métros du monde étaient partiellement ou complètement accessibles.

C’est une discrimination insidieuse qui se camoufle derrière une notion de sécurité exagérée et malsaine. Pour protéger les personnes handicapées, des gens sont prêts à leur enlever leur dignité et à faire preuve de ségrégation en les confinant dans des lieux où eux-mêmes ne voudraient pas vivre une seule journée.

Cette attitude dénote une grande insensibilité et une obsession maladive de la sécurité. Ne risque-t-elle pas de provoquer d’autres tragédies comme celle de Granby ? Ne devrait-on pas continuer à respecter les aspirations légitimes d’autonomie et de liberté des citoyens handicapés ?

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