Chronique

Mon pays

Je vois mon courrier comme un baromètre de l’air du temps. Ces temps-ci, si j’en crois le baromètre, l’air du temps a un petit quelque chose de toxique.

Une des premières réactions reçues au lendemain de la victoire de la Coalition avenir Québec (CAQ), alors que j’exprimais des réserves face à la conception du changement de ce parti, fut cette charmante proposition de voyage : « Vous ne connaissez pas le Québec qui vous a accueillie… et on dirait que vous ne voulez pas le connaître. SVP changez “de poste” ou retournez vivre chez vous. Le Québec a tout fait pour vous ; il est temps de faire votre part pour le Québec. »

Cette semaine, après une chronique sur #metoo, autre missive sympathique d’un lecteur : « Pleine de préjugés sur les Québécois. Retournes [sic] d’où tu viens. »

Ces appels à retourner « d’où je viens » – ce qui, dans mon cas, est une invitation à faire un trajet sur la ligne orange du métro – ne sont pas nouveaux en soi. J’en ai déjà parlé. J’en reçois depuis que j’ai commencé à faire de la chronique, en 2001. Mais les messages s’intensifient à certains moments, au gré de l’actualité, surtout lorsque la question identitaire revient au centre du débat public.

Avec le temps, je note qu’ils sont de plus en plus décomplexés et parfois violents. Aux « mecsplications » habituelles (version française du mansplaining) auxquelles ont droit les femmes s’ajoute ce que j’appelle des « québecsplications » : des explications destinées aux gens comme moi qui peuvent être considérés comme des étrangers même s’ils sont nés au Québec.

Je sais bien sûr que ces messages ne sont pas représentatifs du Québec qui a accueilli mes parents il y a plus de 50 ans. Je sais bien sûr que « le » Québec n’est pas raciste, même s’il y a du racisme au Québec comme ailleurs. Je sais bien sûr que la CAQ n’est ni raciste ni d’extrême droite, même si je pose un regard très critique sur son instrumentalisation du débat identitaire et la désinvolture avec laquelle elle aborde un sujet aussi explosif.

Je sais tout ça, comme je sais très bien aussi que pour un lecteur qui me renvoie dans « mon » pays, il y en a dix qui nourrissent ma réflexion de façon respectueuse et intelligente, même quand ils sont en parfait désaccord avec moi. Mon pays, c’est eux.

Cela dit, même si ce n’est pas représentatif, je m’interroge toujours sur ce que cette parole de plus en plus décomplexée signifie. Pas tant pour moi, qui ai le privilège d’avoir une tribune pour défendre mes idées. Mais pour les Autres avec un grand A. Car si moi, francophone, née et baptisée au Québec, ne portant aucun signe religieux ostentatoire, je reçois ce genre de messages d’exclusion pour me punir d’avoir un nom étranger et d’oser afficher une opinion impopulaire, qu’est-ce que ça signifie pour les étrangers, les vrais, qui n’ont pas mes privilèges ?

Qu’est-ce que ça veut dire pour leurs enfants nés ici ? Pendant combien de générations seront-ils perçus comme des étrangers ? Combien de générations avant qu’on cesse de leur dire de retourner dans un pays qu’ils ne connaissent pas ? Combien de temps à se faire « québecspliquer » leur propre société ?

C’est simple, me dira-t-on. Ils n’ont qu’à arrêter de nous imposer leur culture et leurs voiles. Ils n’ont qu’à comprendre que le Québec est laïque.

Le fait est que ce n’est pas si simple. C’est même très complexe. La preuve : ça fait plus de dix ans qu’on parle de laïcité au Québec et la notion est encore souvent très mal comprise.

La laïcité ne consiste pas à confisquer la liberté religieuse de certains citoyens ou à exiger qu’ils n’affichent leur religion que chez eux. Ce n’est pas un athéisme d’État.

C’est d’abord une façon de dire : l’État est neutre, les individus sont libres, pour reprendre la formule du philosophe Charles Taylor. Libres de croire ou de ne pas croire.

Si le débat à ce sujet s’envenime depuis une décennie, la faute en incombe d’abord et avant tout aux gouvernements successifs qui ont mis au panier les sages recommandations du rapport Bouchard-Taylor et son modèle de laïcité ouverte.

Parmi les recommandations auxquelles on n’a pas donné suite : l’interdiction des signes religieux pour les personnes qui exercent des fonctions coercitives comme les policiers et les juges (à ne pas confondre avec les personnes en « situation d’autorité » comme les enseignants, à qui la CAQ dit vouloir étendre l’interdiction). Il s’agissait d’imposer un devoir de réserve à des gens dont la fonction incarne la nécessaire neutralité de l’État. Un compromis raisonnable qui aurait permis de régler la question il y a dix ans et de passer à autre chose. On ne l’a malheureusement pas fait.

Rappelons aussi qu’au nom de la séparation entre l’État et l’Église et par souci de neutralité religieuse, le rapport Bouchard-Taylor recommandait que le crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale soit retiré. On suggérait de le replacer dans l’hôtel du Parlement pour mettre en valeur sa signification patrimoniale. C’était clair, limpide, logique. Et pourtant, plus de dix ans plus tard, le crucifix n’a pas bougé et la discussion se focalise encore et toujours sur le voile, comme si on disait : la laïcité, oui, je la veux, mais juste pour les femmes voilées, s’il vous plaît.

Il appartient maintenant au nouveau gouvernement de nous prouver que sa laïcité, ce n’est pas juste pour les autres.

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