Dans les dessins de…

Stéphane Poulin

Chaque semaine, Pause vous fait découvrir le travail d’un illustrateur ou d’une illustratrice.

Lumineux. Vivants. Plein d’atmosphère. Les tableaux de Stéphane Poulin – de véritables œuvres à l’huile, qui servent à illustrer des albums pour enfants – sont quasi magiques. Mieux que tous les tapis volants, ils nous transportent illico dans d’autres univers.

Dire que l’artiste (qui se décrit comme artisan) devait devenir… camionneur. « On était neuf enfants dans la famille, explique-t-il. On n’étudiait pas trop longtemps, il fallait se trouver une job, à un moment donné. Mais un de mes professeurs du secondaire a parlé à ma mère. Il lui a dit que ce serait le fun que j’aille au cégep. Je suis entré en graphisme. Ma blonde de l’époque étudiait en orthopédagogie, elle me lisait des textes sur le développement de l’enfant. Je me suis dit : “C’est ça que je veux faire : illustrateur pour enfants”. »

Accueillant, Stéphane Poulin raconte la genèse de son travail dans l’atelier qui occupe une pièce double de son appartement du Plateau Mont-Royal, à Montréal. Au mur est accrochée une photo en noir et blanc de son enfance, alors qu’il s’amusait en famille au parc La Fontaine, en 1967. On y trouve aussi des clichés de photomaton, des œuvres d’amis artistes et l’huile qui illustre la couverture de Bartleby le scribe, roman d’Herman Melville, paru chez Gallimard. Un tableau signé Stéphane Poulin, évidemment.

Plus de 100 livres pour enfants

Le « grand slack », en chemise blanche enjolivée de bretelles, a illustré plus de 100 livres pour enfants depuis 1985, sans compter les romans pour adultes et les affiches. Son succès est international. Stéphane Poulin « cueille les lieux et les êtres, avec quelque chose qui ne s’explique pas, comme disait Edward Hopper », précise une critique de l’album Les mûres (2017), parue dans le site internet d’Elle France. Il offre des « illustrations hypnotiques, suspendues dans le temps », lit-on dans Télérama. Sa maîtrise de la perspective, des ombres et de la lumière captive petits et grands lecteurs.

L’automne dernier, l’illustrateur a publié deux nouveautés chez des éditeurs européens : La rivière, chez Sarbacane, et Le géant, la fillette et le dictionnaire, chez Pastel. Ce sont les éditeurs qui lui soumettent d’abord des textes. « Quand on m’a proposé Le bateau de fortune [paru en 2015], ça a été un coup de foudre », se rappelle-t-il. Il récite le début de l’album écrit par Olivier de Solminihac : « Aujourd’hui, c’est l’été. Michao nous emmène à la plage en voiture. Qui verra la mer en premier ? »

« Tu lis le texte, et tu vas chercher entre les lignes le caractère des personnages », explique Stéphane Poulin. Dans ce cas, il lui est apparu que Michao serait un ours habillé. Et que les personnages de Marguerite et de Jim seraient respectivement une chevrette et un petit renard. « Je sentais qu’il fallait créer des personnages qu’on aurait l’impression d’avoir toujours connus », dit l’illustrateur. Ce sont Michao, Marguerite et Jim qu’on retrouve dans Les mûres et dans La rivière, le troisième album de la série.

Toujours à l’huile

Stéphane Poulin envoie d’abord aux éditeurs une esquisse rapide de l’album en cours – un travail préliminaire qui déplaît à ce perfectionniste. Puis, il dessine au crayon un scénario-maquette complet, pendant de six à huit semaines. « C’est long, parce que je construis les personnages », dit-il. Ces dessins sont numérisés et envoyés à l’éditeur, puis transférés sur des toiles que l’artiste fabrique lui-même, avec du coton. Vient ensuite la création des œuvres en couleurs, toujours à l’huile. Chaque toile prend de deux à trois semaines de travail.

« Je travaille moins qu’à 40 ans, précise Stéphane Poulin. J’ai beaucoup aimé ça et j’en ai fait beaucoup. Depuis une quinzaine d’années, je prends un an pour faire un livre. C’est un beau métier, qui malheureusement ne paie pas. Pendant des années, ça me chicotait. Comme tout le monde, je travaillais mes 40 heures, mais j’ai le salaire minimum de 1979. C’est un peu choquant. Aujourd’hui, dans la mesure où le loyer est payé, comme les enfants sont grands, ça fait mon affaire. »

« Je pense à la relève, ce n’est pas facile. L’argent est le nerf de la guerre, c’est souvent vrai. Mais on n’a pas besoin d’être millionnaire. »

— Stéphane Poulin

Pour chaque album, l’illustrateur touche une avance de 2500 $. Une fois le livre publié, il reçoit 5 % du prix de vente en droits d’auteur. Heureusement, ses livres sont traduits en plusieurs langues, en plus d’être nombreux à être en circulation. « Avec tous les livres mis ensemble, je gagne à peu près 11 000 $ par année », estime Stéphane Poulin. Il fait appel au troc, dentiste et comptable échangeant leurs services contre des toiles.

Pour des enfants « bien aimés »

« J’ai vraiment une belle job, assure-t-il. Je suis tout le temps chez moi, tranquille, à dessiner. Aujourd’hui, je travaille 35 heures, du lundi au jeudi. Le vendredi, je fabrique des violons. J’en suis à mon troisième. J’aime la lutherie, mais ce n’est pas une activité professionnelle. »

L’œuvre de Stéphane Poulin a souvent été saluée – il a gagné le Prix du Gouverneur général, le prix du livre M. Christie, etc. –, ce qui le laisse perplexe. « Si on reconnaît que la littérature jeunesse a vraiment un rôle important à jouer dans notre société, chaque artiste devrait être mieux rémunéré, au lieu de donner à un seul un prix », estime-t-il.

Ce qui compte pour lui, c’est la reconnaissance des éditeurs. Et celle du public, « la cerise sur le sundae », décrit-il. « J’ai tellement aimé lire des albums à mes enfants, je suis chanceux que des parents lisent mes livres, souligne Stéphane Poulin. Je crois que des enfants bien aimés – pas pourris, mais bien aimés – vont faire une société meilleure. »

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