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Entre rut et loups

Les bois des wapitis n’ont pas pour seule fonction leur suprématie durant le rut, selon une nouvelle étude de l’Université de Montana. Ils servent également à se défendre contre les loups. Ce qui n’empêche pas les mâles les plus gros et les plus forts de se débarrasser de leurs bois plus rapidement que les autres.

Les avantages de perdre ses bois…

« Les wapitis sont les seuls cervidés qui conservent leurs bois longtemps après le rut », explique l’auteur principal de l’étude publiée fin août dans la revue Nature Ecology & Evolution, Matthew Metz de l’Université du Montana. « Le moment où tombent les bois dépend de changements hormonaux et de la durée du jour. Si les bois tombent rapidement, ils auront plus de temps pour repousser et le mâle sera avantagé lors du prochain rut, lorsqu’il combattra les autres mâles pour avoir le droit de se reproduire. De plus, garder ses bois plus longtemps est coûteux sur le plan énergétique, à un moment de l’année où le mâle est épuisé après les combats du rut. Il faut donc qu’il y ait un autre avantage à garder ses bois. »

… Et ses inconvénients

Malgré tous ces avantages, la perte des bois du wapiti se fait également au détriment de sa sécurité. Face aux loups affamés, il devra puiser dans ses réserves d’énergie pour leur échapper. « Même si on sait que les wapitis se défendent des loups avec leurs bois, personne n’avait jamais démontré que l’absence de bois, ou des bois plus petits, augmentait le risque d’être tué par un loup, parce que les wapitis se déplacent en groupe et qu’il est difficile de départager l’impact de l’absence de bois chez un ou deux mâles du groupe. » Cette question s’inscrit dans l’étude plus large du « dimorphisme sexuel », la différence de morphologie du corps entre les deux sexes. « Il est assez facile de voir l’avantage principal du dimorphisme, mais pour les conséquences secondaires, qu’elles soient positives ou négatives, c’est plus difficile. »

Une longue observation

Depuis 2004, pendant un mois, à l’automne puis au printemps, une dizaine de biologistes de l’Université du Montana et du Service des parcs du gouvernement américain installent des caméras dans les régions isolées du parc national de Yellowstone, au Wyoming. Elles sont équipées de capteurs de mouvement, ce qui leur permet d’enregistrer les déplacements des wapitis et des loups. De plus, les chercheurs suivent et observent à la jumelle les troupeaux de wapitis, pour faire un décompte précis du nombre de mâles ayant ou non des bois et des attaques de loups, qui sont filmées au téléobjectif. « Nous avons identifié 55 attaques de loups sur des wapitis enregistrées sur vidéo entre 2004 et 2016, dit l’étudiant au doctorat en biologie. Les groupes qui comptent des mâles ayant perdu leurs bois ont 10 fois plus de risque d’être attaqués. Je pense que cela clôt la question : dans la “décision” que prend le corps du mâle wapiti de perdre ses bois entrent en compte non seulement la préparation pour le prochain rut un an plus tard, mais aussi ses réserves d’énergie et ses blessures, pour avoir une chance raisonnable de survivre aux loups. Un gros wapiti en forme va pouvoir résister aux loups même s’il n’a pas ses bois. »

Le dimorphisme sexuel

De nombreuses espèces animales ont des corps de morphologie différente d’un sexe à l’autre. « Parfois, c’est seulement pour attirer les femelles, par exemple les plumes du paon, dit M. Metz. C’est un signe que le mâle a de bons gènes, parce qu’il est capable de “gaspiller” de l’énergie dans un but uniquement décoratif. Parfois, il y a des questions d’organisation familiale : chez les espèces monogames, les mâles doivent chasser davantage quand les femelles s’occupent des petits. Dans les espèces où un mâle dominant a l’accès exclusif à un harem, la force physique aide à triompher des autres mâles. »

Les loups

Le loup a disparu du parc de Yellowstone dans les années 20 et y a été réintroduit en 1995, au grand dam des éleveurs voisins. Un âpre débat a opposé éleveurs et chasseurs d’un côté, écologistes de l’autre, quand la population de wapitis du parc a chuté de 20 000 à 4000 dans les 15 ans suivant la réintroduction du loup. Le cheptel a toutefois recommencé à croître depuis deux ans.

En chiffres

108

Nombre de loups dans le parc de Yellowstone

7500

Nombre de wapitis dans le parc de Yellowstone

1500 à 2000

Nombre de wapitis tués chaque année par des loups dans le parc de Yellowstone

26 000

Nombre de wapitis tués chaque année par des chasseurs au Wyoming

Sources : UICN, Parc national de Yellowstone, Casper Star-Tribune

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Avantages et inconvénients du dimorphisme

Le dimorphisme sexuel n’est pas rare dans le monde animal, mais il est difficile de prouver qu’il y a un conflit entre ses conséquences pour la reproduction, pour la défense ou pour l’alimentation. Voici quelques autres exemples de ces compromis.

Crabe

Le crabe violoniste (Uca pugilator) mâle a une énorme pince dont il se sert lors des combats avec les autres mâles, mais qui le ralentit quand il doit fuir un prédateur, selon plusieurs études. Par contre, certains oiseaux de proie préfèrent cibler les femelles ou les mâles ayant perdu leur grosse pince, pour éviter la douloureuse morsure.

Loup

Chez deux des trois sous-espèces de loups gris présentes dans le nord-ouest américain, Canis lupus lupus et Canis lupus occidentalis, les mâles ont une musculature plus développée que les femelles, selon une étude publiée en 2014 dans le Journal of Anatomy. Cela les avantage pour chasser pour leurs petits quand la mère s’en occupe (il s’agit d’une espèce monogame), mais les oblige à dépenser plus d’énergie dans leurs déplacements quotidiens. L’autre espèce, Canis lupus lycaon, serait davantage métissée avec le coyote, proposent les biologistes de l’Université de l’Utah.

Gecko

Les mâles d’une espèce asiatique de gecko (Hemidactylus frenatus) ont plus de succès à défendre leur territoire contre les autres mâles s’ils ont une mâchoire plus développée, mais cela les ralentit lorsqu’ils courent pour échapper à un prédateur comme le chat ou le serpent.

Hermine

Les mâles sont beaucoup plus grands que les femelles chez l’hermine (Mustela erminea). Plusieurs études ont démontré qu’une grande taille augmentait le succès reproducteur chez l’hermine, qui n’est pas monogame. Par contre, en cas de disette, les mâles plus petits ont plus de chances de survivre.

Lézard

Les mâles d’une espèce de lézard vivant dans les arbres du Sud-Ouest américain et le nord du Mexique, Urosaurus ornatus, dépendent de leur vitesse pour défendre leur territoire contre d’autres mâles. Les mâles de grande taille, moins rapides et agiles, sont par contre désavantagés face à leurs prédateurs, des serpents et des oiseaux de proie.

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