Chronique

La revanche des femmes

C’était une « soirée des dames » dans un gala d’ordinaire réservé aux hommes. Une soirée placée sous le signe incontestable du pouvoir féminin. Tasse-toi mononcle !

Une majorité de femmes étaient en lice hier, à l’occasion de la 61e cérémonie des Grammy, la soirée strass et paillettes de l’industrie musicale américaine. Une rareté. Mais plusieurs se demandaient si elles allaient enfin être récompensées par des prix. Une autre rareté. La réponse courte ? Oui.

L’industrie musicale américaine a beaucoup été critiquée, dans la dernière année, pour son manque de diversité et pour la place, plus que timide et restreinte, qu’elle réserve aux femmes. L’an dernier, une seule femme a remporté un Grammy au cours du gala télévisé : la Canadienne Alessia Cara, sacrée révélation de l’année. Et la seule femme finaliste au prix de l’album de l’année, Lorde, n’avait même pas été invitée à chanter pendant la soirée.

Hier soir, au Staples Center de Los Angeles, la maîtresse de cérémonie Alicia Keys, suave, spontanée et élégante, a d’emblée donné un autre ton au gala. Un ton féministe. La « superwoman musicale », comme l’a qualifiée le présentateur d’entrée de jeu, a ouvert le bal en compagnie de ses « sœurs » de cœur : Lady Gaga, Jennifer Lopez, Jada Pinkett Smith et Michelle Obama (longuement ovationnée), qui ont parlé de l’importance de la musique dans leur vie.

« Qui dirige le monde ? », a demandé Alicia Keys. Question rhétorique de celle qui a cofondé l’an dernier l’organisme sans but lucratif Step Up Music, visant à mettre en valeur les femmes dans l’industrie musicale. Une coalition de « badass women » (« femmes rebelles ») qui change la donne, a précisé la lauréate de 15 Grammy. « Il faut que ça continue. Ça évolue ! », a ajouté Alicia Keys, première femme à animer la cérémonie des Grammy depuis Queen Latifah en 2005.

Pour rester dans le ton, le premier prix de la soirée a été remis à Lady Gaga pour la chanson Shallow, tirée du film A Star Is Born (duo de l’année avec l’acteur, réalisateur et désormais chanteur Bradley Cooper, retenu à Londres pour les prix du cinéma britannique). Plusieurs prestations de femmes ont aussi marqué le début de cette soirée très musicale, dont celles de Miley Cyrus, Kacey Musgraves et Janelle Monáe, qui a enjoint le public à « laisser le vagin avoir son monologue ».

Kacey Musgraves – lauréate du prix de l’album country et de l’album de l’année – ainsi que Katy Perry ont ensuite rendu hommage à Dolly Parton, qui a chanté en duo la célèbre Jolene avec sa filleule Miley Cyrus. Le mariage de leurs voix, dans les mêmes tonalités, fut l’un des plus beaux moments de la soirée. La diva Diana Ross, présentée sur scène par son petit-fils de 9 ans, a aussi fait l’objet d’un hommage à l’occasion de ses 75 ans, tout comme la regrettée reine de la soul Aretha Franklin.

Les femmes n’ont cessé d’illuminer la cérémonie de leurs performances variées, du solo de « finger tapping » de H.E.R. (qui a remporté le Grammy de l’album R&B) au country-folk inspiré de Brandi Carlile, en passant par l’hommage à Motown de Jennifer Lopez (un bizarre de contre-emploi) et l’ambitieuse chorégraphie sexy de Cardi B, lauréate du prix du meilleur album rap (alors qu’elle était la seule femme parmi les finalistes). Il s’agit d’ailleurs de la première femme à remporter cet honneur.

C’est sans oublier le tour de chant glam – non sans malheureuses fausses notes – de Lady Gaga, le duo hypnotique des quasi siamoises St. Vincent et Dua Lipa, ainsi que le numéro à deux pianos noir et blanc d’Alicia Keys, qui a notamment interprété des extraits de pièces de Roberta Flack, Nat King Cole, Lauryn Hill, Jay-Z, Coldplay et Drake (qui a cueilli le Grammy de la chanson rap de l’année sans pouvoir terminer son discours, assez nombriliste merci, sur le peu d’importance à accorder aux prix…).

Le gala avait pourtant fait couler autant d’encre ces derniers jours pour les artistes annoncés que pour ceux qui avaient préféré se faire porter pâle : Jay-Z, Beyoncé, Kendrick Lamar ou encore Childish Gambino, lauréat in absentia du Grammy de la chanson et de l’enregistrement de l’année pour la très subversive This Is America.

Insultée de ne pouvoir chanter sa nouvelle pièce 7 Rings, Ariana Grande a annulé la semaine dernière sa participation aux Grammys, tout en livrant le fond de sa pensée au grand manitou de la cérémonie, Ken Ehrlich, sur les réseaux sociaux. Ehrlich n’est pas le premier dirigeant des Grammy à être pris à partie sur les réseaux sociaux. Interrogé sur l’omniprésence des hommes parmi les lauréats l’an dernier, le président de la Recording Academy, Neil Portnow, avait suscité un tollé en déclarant au lendemain du gala que c’était aux femmes de prendre davantage leur place (« step up ») afin de s’assurer d’être mieux représentées dans le métier. Il s’était aussitôt excusé.

Portnow, qui termine son mandat l’été prochain, en a rajouté en matière d’excuses hier. « Cette année m’a rappelé que de faire face à des enjeux qui nous ouvrent grand les yeux nous motive plus que jamais à trouver des solutions à ces enjeux », a-t-il déclaré, après avoir salué l’importante présence féminine de cette soirée.

L’Académie, qui regroupe 13 000 professionnels, a en effet revu ses pratiques cette année, afin que la cérémonie soit plus représentative du portrait réel de l’industrie. Une équipe « de choc » a été mise sur pied afin de se pencher sur les problèmes de diversité et de parité. Quelque 900 nouveaux membres ont été invités à voter, et l’Académie a fait passer de cinq à huit le nombre de finalistes dans les plus prestigieuses catégories.

Ces initiatives ont porté leurs fruits hier. Cinq des huit albums finalistes à l’album de l’année étaient des albums de femmes (ceux de Cardi B, Brandi Carlile, Janelle Monáe, H.E.R. et Kacey Musgraves, la gagnante). Et dans la catégorie de la révélation de l’année, six candidats sur huit étaient des femmes. « Je suis si honorée d’avoir été nommée aux côtés de femmes si inspirantes », a déclaré la lauréate, Dua Lipa.

Les catégories de pointe ont été outrageusement dominées par les hommes depuis les débuts de la soirée des Grammys (90 % des finalistes sont masculins). À peine 6 % des artistes finalistes à l’album de l’année ont historiquement été des femmes. Selon les résultats d’une étude de la University of Southern California, dévoilés la semaine dernière, seulement 3 des 633 chansons s’étant retrouvées sur le palmarès du Billboard Hot 100 depuis 2012 ont été écrites et composées exclusivement par des femmes. Le ratio dans les studios d’enregistrement, selon cette même étude, est de 47 hommes pour 1 femme.

Bref, ce n’est pas parce que c’était indéniablement la « soirée des dames », hier, que la vieille taverne réservée aux hommes a complètement changé de décor. Au moins, les femmes semblent désormais les bienvenues…

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