Chronique  SNC-Lavalin

Crédibles, les patrons ?

Jusqu’à maintenant, la direction de SNC-Lavalin pouvait invoquer des raisons externes pour justifier ses problèmes. Elle pouvait dire : ce n’est pas ma faute.

Or, lundi, un nouvel élément venant dégonfler les profits a changé la donne. Les déboires d’un projet minier au Chili relèvent clairement de la responsabilité de la direction. Cette tuile sème des doutes sur la crédibilité des dirigeants et remet en question sa non-responsabilité dans les événements précédents.

Avant cette nouvelle, les patrons de SNC-Lavalin pouvaient dire qu’ils étaient victimes des circonstances.

Ils pouvaient dire que c’étaient les mauvaises relations entre le Canada et l’Arabie saoudite qui avaient nui à ses affaires là-bas dans le pétrole et le gaz, où elle compte 15 % de sa main-d’œuvre. Ils pouvaient affirmer ne pas être responsables de la dégringolade des prix de l’or noir qui perdure depuis cinq ans et qui touche les projets pétroliers.

Ils pouvaient dire qu’ils avaient tout tenté pour conclure un règlement à l’amiable avec les procureurs fédéraux concernant les accusations de corruption en Libye. Tout tenté jusqu’à mettre dans l’embarras le premier ministre Justin Trudeau, qui aurait fait pression en faveur de SNC-Lavalin. Le politicien y joue peut-être sa réélection à l’automne, avec la démission de son ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, hier.

Ils pouvaient mettre sur le dos de l’ancienne direction de SNC-Lavalin les comportements éthiques douteux et faire valoir qu’ils avaient complètement lavé l’entreprise à l’eau de Javel depuis.

Ils pouvaient aussi attribuer à un passé révolu les soupçons de pots-de-vin criminels dont ils font l’objet en ce qui concerne la réfection du pont Jacques-Cartier, au tournant des années 2000, comme le rapporte mon collègue Vincent Larouche. Et dire, bien entendu, qu’ils sont tout à fait disposés à compenser les dommages subis par l’État, faisant valoir que l’éthique de l’entreprise a changé.

Ce n’est pas notre faute. Pardon ? Permettez que je m’interroge.

Quand la direction d’une entreprise prend des décisions, elle jauge ses espérances de profits en fonction du risque. Et les événements externes dont elle est victime aujourd’hui faisaient justement partie du risque dont devait tenir compte la direction, notamment son PDG Neil Bruce.

N’est-il pas risqué de faire des affaires en Arabie saoudite, un pays corrompu, qui se moque des droits de l’homme (et surtout des femmes) et qui bombarde son voisin le Yémen ?

N’était-il pas inapproprié de transformer l’entreprise en faisant sa plus grosse acquisition dans le secteur pétrolier (Kentz) en août 2014, au moment où le prix du pétrole atteignait des sommets ?

Est-ce vraiment la faute des autres si SNC-Lavalin vient justement de diminuer la valeur de son secteur pétrole et gaz de 1,24 milliard ? Bien sûr, les problèmes avec l’Arabie saoudite font mal, mais cette déconfiture vient aussi d’un projet en Australie, pays avec lequel le Canada n’a pas de mauvaises relations, aux dernières nouvelles.

Les patrons de SNC-Lavalin doivent être à même de gérer les risques auxquels ils font face, afin d’en diminuer les impacts, notamment dans l’exécution des projets. L’échec du projet chilien sème maintenant le doute à cet égard.

Hier, l’entreprise a annoncé que sa perte d’exploitation dans la division Mine et métallurgie au quatrième trimestre de 2018 serait deux fois plus importante que ce à quoi s’attendait le marché, à 350 millions. Cette somme est nettement plus élevée que ce qui a été indiqué il y a deux semaines à peine.

La situation est telle que le nouveau chef de l’exploitation, Ian Edwards, a été mandaté pour revoir complètement la structure de gestion de la division Mine et métallurgie et que l’entreprise cesse toute soumission pour de nouveaux projets miniers.

« Cela va continuer de peser sur la crédibilité du management », écrit l’analyste Derek Spronck, de RBC Dominion valeurs mobilières.

« La réduction du risque du portfolio doit être une priorité désormais », dit de son côté l’analyste Maxim Sytchev, de la Banque Nationale.

L’action à un creux de cinq ans

Cela dit, le titre de SNC-Lavalin est maintenant à un creux des cinq dernières années, à quelque 34 $. Ce plancher donne au cœur de l’entreprise (Ingénierie et construction) une valeur d’à peine 2 $ l’action, pendant que la valeur de sa participation dans l’autoroute 407 et dans d’autres actifs est estimée à quelque 32 $.

Ce plancher est tel que bien des analystes continuent de recommander l’achat du titre pour un prix cible éventuel de 45 à 52 $ d’ici 12 mois, d’autant que la perte de Mine et métallurgie est jugée non récurrente et que la multinationale a l’appui de ses banquiers.

Au cours de la prochaine année, la direction estime que le bénéfice par action de la division Ingénierie et construction remontera à quelque 2,10 $ l’action. Cette cible pour 2019 est moindre que prévu, mais tout de même 10 fois plus élevée que les résultats de 2018 (entre 0,20 $ et 0,35 $ l’action).

Mais peut-on avoir confiance en la direction ? « Le titre de SNC se négocie à un niveau très attrayant. C’est toutefois un piège [value trap]. Il faudra plusieurs années avant qu’il regagne la confiance des investisseurs », écrit Charles Marleau, de Gestion Palos, dans sa lettre financière publiée au début février.

J’ai bien hâte de voir le couleur des bonis…

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