PATRICK LAGACÉ

Les féminisss extrémisss

Lise Thériault a tout à fait le droit à ses opinions, elle a tout à fait le droit de dire qu’elle est « beaucoup plus égalitaire que féministe », même si c’est une contradiction, car le féminisme est essentiellement un mouvement qui aspire à l’égalité hommes-femmes.

Mme Thériault, en opposant faussement « égalité » et « féminisme », est donc une féministe récalcitrante. J’imagine que ça se peut. Personnellement, ce qui m’a consterné dans les propos de cette femme énergique, ce n’est pas son rejet de l’étiquette féministe alors qu’elle est ministre de la Condition féminine, non… c’est la minceur de sa réflexion.

Ce qu’on appelle « le féminisme » est une vaste chose, dont les luttes ont été menées de mille façons, depuis cent ans. Du droit de vote des femmes à la pilule anticonceptionnelle au droit à l’avortement à la reconnaissance juridique, en passant par le droit de goaler deux matchs hors-concours dans la LNH et celui d’entrer dans la police, puis l’équité salariale : les victoires du féminisme se comptent par dizaines.

Lise Thériault a parfaitement le droit de réfuter l’étiquette féministe (même si elle corrige le tir, comme le rapporte mon collègue Denis Lessard ce matin), encore que je crois qu’elle réfute en fait les multiples caricatures qu’on fait du féminisme, celles qui le transforment en cabale de « féminisss extrémiss » réfractaires à se raser les aisselles. Scoop : le féminisme de Lise Payette en 1976 n’est pas celui de « l’Effet A » porté par des chefs d’entreprises comme Isabelle Hudon, Kim Thomassin et Sophie Brochu en 2016.

Mais réduire « l’égalité », comme le dit Mme Thériault, à dire aux femmes « let’s go, vas-y », à en faire une question de volonté personnelle, c’est faire abstraction des obstacles systémiques qui subsistent pour que l’égalité hommes-femmes soit atteinte. Et quand c’est le cas, quand une femme fait ce qu’elle veut, quand elle jouit des mêmes droits que les hommes, c’est bien souvent parce que le système – des lois, des conventions, des traditions – a fini par plier quand des femmes se sont mises en groupe pour foncer dans le statu quo. Des féministes…

Les milliers de femmes qui ont gagné – contre l’État – la lutte de l’équité salariale, il y a quelques années, ne l’ont pas fait en se disant intérieurement « let’s go, je vais demander au boss de me donner l’équité salariale ». Il a fallu qu’elles militent en groupe, qu’elles culbutent des résistances systémiques. Qu’elles soient… féministes.

Le féminisme, comme chaque mouvement qui a voulu obtenir une forme d’égalité, n’a pas pu se contenter de dire « svp, svp, svp ! », il a fallu faire suer, déranger, contester, crier, déranger encore. 

Idem aujourd’hui, de façon différente, parce que l’époque et les défis sont différents. Pensez-vous que je trouve toujours drôle le mouvement #DéciderEntreHommes, qui recense des photos où les femmes sont minoritaires dans les centres de décision ? Non, je trouve ça parfois irritant de mauvaise foi, sauf que paradoxalement, si on ne chiale pas, rien ne change, rien ne change jamais.

Et aujourd’hui, si une femme comme Lise Thériault peut se dire « let’s go, je vais devenir députée, puis ministre », c’est parce que d’autres femmes, des féministes, il y a cent ans, ont exigé le droit de vote, c’est parce que des mères (et des pères) ont élevé leurs filles en féministes qui ont fini par revendiquer et exiger l’égalité, une fois adultes.

Elles aussi, en leur temps, ont été raillées comme des « féminisss extrémisss », j’imagine, selon la variante étymologique des époques. Mais si une Lise Thériault peut se dire « let’s go, vas-y » au XXIe siècle, c’est parce que d’autres avant elle ont changé le système en enfonçant des portes fermées à clé. Et certaines hésitent encore à se le dire parce que le système n’est pas encore pleinement égalitaire.

Réduire les velléités d’égalité à la simple volonté d’une personne, c’est tout simplement… simpliste. Mais c’est parfaitement synchro avec l’époque qui beugle que quiconque veut, peut ; que le succès est une croisade individuelle à laquelle la société ne peut que nuire. Cela a aussi l’avantage de faire perdurer la fiction que le gouvernement, dont Mme Thériault est la numéro deux, n’a plus de rôle à jouer pour assurer la chute d’autres obstacles à l’égalité, obstacles qui subsistent.

Un mot sur tous ceux qui sont venus à la défense de Mme Thériault en prêtant à son propos une épaisseur qu’elle n’avait pas, à tous ceux qui sont venus dire je-ne-me-reconnais-pas-dans-le-féminisme-d’aujourd’hui, en évoquant les torts de telle féministe, de telle organisation…

C’est aussi con que de critiquer la gauche en disant son dégoût du maoïsme ! C’est aussi simpliste que de réduire le mouvement des droits civiques aux Black Panthers. Et les musulmans, à ben Laden. Mais j’avoue que c’est plus facile de critiquer des caricatures que la réalité : ça fait des tweets et des chroniques plus punchés.

Je m’en voudrais de ne pas souligner au moins un élément positif du rejet par Mme Thériault de l’étiquette de féministe : ma chronique du 8 mars est faite, une semaine à l’avance, wout-wout, merci.

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