Paul à la maison

Paul mis à nu

Dans quelques jours, le 14 novembre, Michel Rabagliati lancera officiellement son 9e Paul. Une œuvre émouvante sur la solitude et le deuil, traversée d’une (très) fine brèche lumineuse. Sans doute l’album le plus sombre de la populaire série lancée il y a 20 ans, Paul à la maison est aussi le plus intime du créateur.

On retrouve Michel Rabagliati chez lui, dans sa maison d’Ahuntsic, qui est le lieu et le personnage principal de son nouvel album.

Premier constat : la façade de la maison, son jardin (avec sa piscine hors terre), sa cuisine ou encore son atelier de travail, qui est maintenant au rez-de-chaussée, sont reproduits à l’identique dans ses dessins. On retrouve même la souche du vieux pommier qui a dû être abattu il y a quelques années, métaphore récurrente de la dérive de Paul à travers l’album.

Car il s’agit bien d’une dérive. Paul s’est séparé, il vit seul avec son chien Biscuit. Sa mère est malade, sa fille unique part habiter à Londres. Chez lui, c’est la déglingue. Son jardin est à l’abandon (contrairement à celui de son voisin Tonio), l’eau de sa piscine est contaminée, son pommier se meurt. Sans parler de son apnée du sommeil, son infection dentaire, ses douleurs chroniques quand il dessine, bref, Paul file un mauvais coton.

La première chose qu’on a envie de demander à Michel Rabagliati est : comment vas-tu ? 

« Je vais exactement comme dans le livre. Flottant, en questionnement. Je vis au jour le jour, je me dis le matin : ça va être une bonne journée. Je suis cyclothymique, je le dis dans l’album, donc j’ai des hauts et des bas. Mais ça va. I manage. »

— Michel Rabagliati 

Malgré le spleen dominant de Paul, il y a ici et là, disséminées dans l’album, des scènes d’humour, d’autodérision et de grande tendresse, comme Michel Rabagliati sait si bien le faire. « Je voulais dire à mes lecteurs : “Inquiétez-vous pas, je ne vais pas me suicider demain, parce que c’est vrai que c’est sombre, mais je ne suis pas désespéré. Je suis encore capable de faire des jokes” », dit-il en riant.

N’empêche, cet album n’a pas été facile à faire, même s’il a manifestement eu un effet thérapeutique.

« On a beau voir une psy, y a rien qui marche comme ça, reconnaît le bédéiste. Dessiner, ça me permet d’asseoir mon histoire, de prendre note de tout ce qui m’est arrivé, ça me permet de revenir sur certains événements. Honnêtement, ça m’a fait du bien de dessiner tout ça, même si j’ai souvent eu besoin de Kleenex parce que c’était trop triste. Je me trouvais trop triste… »

Paul aujourd’hui

Pour la première fois, le bédéiste met en scène son alter ego au présent. Exit, les souvenirs de scouts, de pêche ou de job d’été, finie la virée dans le Nord. Nous sommes aujourd’hui (en 2012), et Paul traverse une crise existentielle. Sa mise à nu, il l’assume pleinement.

« C’est vrai. Après avoir balayé tous les coins de mon enfance et de mon adolescence, je me suis dit : ce Paul-ci, ce sera moi aujourd’hui, nous dit Michel Rabagliati. Je me paie la traite, je parle des choses qui m’emmerdent, de ma solitude, du fait que je vieillis et que ça me fait chier, et de ma mère, qui est décédée en 2012. C’est sûr que c’est un album-bilan. »

La solitude qui découle de sa séparation avec sa blonde (il y a sept ans), après 30 ans de vie commune, traverse les planches de Paul à la maison du début à la fin.

« C’est tout un apprentissage de vivre seul, célibataire, nous dit Michel Rabagliati, qui avait 51 ans en 2012. Au début, il y a une espèce de rush, mais après, ça redescend et on se retrouve sur une sorte de plateau, de vie blanche où il ne se passe rien, comme un no man’s land. Depuis sept ans, c’est toujours un peu pareil. Tout est bloqué sur le plan affectif, je suis dans une sorte de rumination à long terme, je me demande encore ce qui s’est passé, où ça a chié, est-ce que ça aurait pu se réparer ? Je suis un hypersensible, ça a ébranlé toute ma vie, tout mon intérieur. »

Il n’y a pas eu que le deuil de sa relation amoureuse. Michel Rabagliati a perdu sa mère, son père… et son chien. 

« Ça fait beaucoup de deuils, je ne pouvais pas parler de tout ça, c’était ben trop dark ! Mais j’avais envie de faire le portrait de ma mère. Elle n’était pas très sentimentale, pas très tendre, elle avait une devanture un peu rigide. Je pense que mon portrait est assez fidèle. »

— Michel Rabagliati

Il retrace la jeunesse de sa mère, son mariage, son divorce et… sa solitude. A-t-il l’impression de marcher dans ses pas ?

« Maman avait tendance à s’isoler, à rester ben tranquille, à lire des Danielle Steel. Je me rends compte que moi aussi, il ne faut pas que les choses bougent trop. Le livre se passe en 2012, mais tout chez moi est placé au même endroit. Je viens de repeindre la salle à dîner de la même couleur qu’il y a 20 ans ! J’ai remis les cadres à la même place. Je suis trop insécure… Les gens me disent : voyage ! Mais je déprime en voyage, j’arrive dans un autre pays et je me dis : qu’est-ce que je fais ici, câlice, je veux être chez nous. J’ai horreur des voyages. »

L’évolution de Paul 

Depuis les débuts de Paul, en 1999 (Paul à la campagne), son alter ego s’est transformé. Michel Rabagliati estime que Paul est passé de Tintin au Capitaine Haddock.

« Dans les premiers albums, Paul, c’est Tintin. Il avait sa naïveté, sa légèreté, il y avait l’aventure aussi. Maintenant, il est grognon, c’est vraiment Haddock. Il est vieux, barbu, il est réfractaire au changement et il n’a pas envie de sortir du château, c’est vraiment ça. Si on regarde l’œuvre, il y a aussi une progression chromatique. Paul à la campagne est jaune, Paul à la maison est noir. Je suis passé à travers toutes les couleurs primaires, secondaires, tertiaires, avec du gris, jusqu’au noir, sans m’en rendre compte. Est-ce que le dernier sera franchement noir ? Je ne sais pas… »

Y aura-t-il un autre Paul ? « Je ne sais pas », répond prudemment son créateur, qui a mis deux ans (et une tendinite) à faire l’album.

« Après Paul dans le Nord, j’avais dit que c’était mon dernier, et là, je viens de rajouter 208 planches, mais c’est sûr que si je veux raconter une autre histoire de Paul, ça va me prendre de la vie, de la vraie vie, parce que j’ai tout dit ce qui s’est passé dans les sept dernières années et je ne vais pas répéter mes histoires d’appartement ou de camp de vacances. Peut-être que j’ai fait le tour du jardin avec des albums longs d’autofiction, mais ça ne m’empêche pas de faire des histoires courtes, comme avec Paul dans le métro. Pour l’instant, je dois le laisser dormir. Peut-être qu’à un moment donné, je sortirai Des nouvelles de Paul, pour clore la série, qui sait ? »

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