Chronique

Le Pacte des anges 

Que vaut une signature ? 

C’est la seule question que j’ai posée à Dominic Champagne à la grand-messe écolo au TNM cette semaine. Autour de nous, près de 200 têtes d’affiche, et non des moindres, des monuments comme Yvon Deschamps et Janette Bertrand et des vedettes populaires comme Véro et Louis, s’agitaient sur le plancher des vaches. Tous avaient signé le Pacte de la transition énergétique. Tous s’étaient engagés solennellement à faire quelque chose pour l’environnement. 

Pourtant la question n’en finissait plus de me tarauder : que vaut une signature, une simple signature, qui peut engager son signataire à tout ? Comme à rien ?

Dominic Champagne a pris soin ce jour-là de répéter que ses amis artistes n’étaient pas là pour faire la morale à qui que ce soit ni pour s’offrir en exemple. Il a rappelé que tous étaient conscients de leurs incohérences et de leurs imperfections. Il a ajouté à la blague que personne ne pouvait être aussi parfait que l’éco-sociologue Laure Waridel, une pionnière de la lutte environnementale.

J’étais contente qu’il souligne les contradictions de tout un chacun, mais je ne pouvais m’enlever de l’idée qu’il y avait quelque chose qui clochait dans cet étalage angélique de bons sentiments et de vertu.

Que vaut un engagement quand il n’y a aucun moyen de vérifier la sincérité et la probité de cet engagement ? J’avais beau chasser la question, elle revenait comme une litanie.

Sans doute celui qui incarne le mieux les doutes qu’on peut nourrir à cet égard, c’est Guillaume Lemay-Thivierge. Depuis plus d’une décennie, Guillaume nous vend des Hyundai à la télé comme à la radio. Il est même probablement responsable de l’augmentation significative des ventes des Hyundai au Québec.

Évidemment, comme le soulignait un confrère commentateur à la radio, Guillaume n’avait pas besoin d’être au TNM ce matin-là. Il aurait pu rester au chaud chez lui. Sa présence était en soi, selon ce commentateur, un signe d’engagement.

Je suis bien prête à donner le bon Dieu sans confession à Guillaume, mais je vois mal en quoi signer un pacte et s’engager à faire de petits gestes, comme manger un cheeseburger de moins par semaine ou recycler et composter à la maison, en quoi faire ces petits gestes, donc, peut compenser le pacte financier et publicitaire que Guillaume a signé avec Hyundai et qu’il continue d’honorer, du moins jusqu’à preuve du contraire.

N’y a-t-il pas, dans ce cas précis, non seulement incohérence, mais méga-manipulation ?

Je pose sincèrement la question en cherchant plus à comprendre qu’à juger. Or je suis loin d’être la seule. Si je me fie aux courriels reçus en réaction à mon texte de jeudi, les sceptiques sont plus nombreux que les convertis. Combien de gens ordinaires, simples citoyens qui regardent les trains passer et qui n’ont pas les moyens de se payer des placements verts et des voitures électriques, ont tenu à exprimer leur scepticisme.

« Vous ne savez pas combien j’en ai marre de ces nouveaux curés qui en plus de vouloir sauver mon âme à leur image veulent aussi me faire croire qu’ils le font pour la planète », m’écrit Michel Lafontaine. Pour illustrer son propos, il a joint une photo d’Yvon Deschamps posant devant la Bentley de Charlie Chaplin, qu’il a rachetée il y a plusieurs années. Et même si, aux dernières nouvelles, Deschamps songe à se départir de la bagnole, la photo, elle, parle au passé comme au présent.

Les signataires du Pacte de la transition énergétique promettent de réduire leur empreinte écologique et de développer leur propre stratégie pour réduire leurs émissions.

Ils devraient peut-être du même coup songer à réduire leur empreinte photographique sur Instagram.

À ce chapitre, les preuves sont accablantes et relayées avec un malin plaisir par les sceptiques. C’est ainsi que j’ai vu défiler pêle-mêle des photos de Véro et les Fantastiques posant d’un air euphorique devant un jet privé dans lequel ils vont monter pour une mini-tournée du Québec. Ailleurs, Émilie Bégin, la conjointe de Guillaume Lemay-Thivierge, s’affiche avec son bébé à bord d’un hélico. Ailleurs encore, Marie-France Bazzo se désole de revenir à Montréal après un séjour éclair de 72 heures à Paris, et ainsi de suite, avec comme résultat, une dépense de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre qu’aucun petit geste individuel même répété 365 jours par année ne pourra compenser.

Ces choses étant dites, si le fait de posséder une voiture ou de voyager rend suspect tout engagement envers l’environnement, qu’est-ce qu’on fait ? On croise les bras et on attend que les gouvernements agissent à notre place ? On fait passer à tous ceux qui veulent signer le Pacte un test de pureté et de probité environnementales ? On exclut les artistes du mouvement sous prétexte que ce sont des imposteurs qui se prennent pour des anges ?

Dans un monde idéal, il n’y aurait pas de pubs d’autos (même dans La Presse) et pas de gens pour nous vendre ces foutues autos et encore moins pour les conduire. Dans un monde idéal, nous serions tous à pied, à vélo ou à trottinette.

Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, mais dans un monde bourré de failles, de fractures et d’imperfections.

En se mobilisant et en s’engageant collectivement, les artistes nous envoient un signal et, surtout, ils en envoient un au gouvernement devant lequel ils se dressent comme un lobby citoyen, peut-être pas puissant, mais bruyant et éloquent. On peut les traiter de tous les noms, se moquer de leurs contradictions ou de leurs contrats compromettants, mais on n’a pas le droit de se cacher derrière eux pour ne rien faire. Ni de nier l’importance et la justesse de leur cause. 

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