BANQUE DU CANADA

« Le plus grand défi, c’est de prévoir la croissance potentielle »

L’entrevue de Stephen Poloz avec La Presse+ s’est déroulée hier matin dans le salon d’un hôtel du Vieux-Québec. Le gouverneur de la Banque du Canada était détendu et a tenu à ce qu’elle se déroule en français, une langue qu’il maîtrise plus aisément quand il la parle que quand il la lit.

Entre croissance anémique et stagnation séculaire, est-ce qu’on est dans les nuances ou dans des réalités bien distinctes ?

Une croissance lente reste de la croissance. Si on comprend bien les raisons de la croissance lente, alors ce n’est pas de la stagnation séculaire, une situation de déséquilibre où la demande n’est pas suffisante. En ce moment, ce sont des effets cycliques mais prolongés de la crise, des contrevents. Je préfère décrire la situation comme un ralentissement structurel, un ralentissement du marché du travail, combiné à une faible productivité. C’est possible d’influencer ces tendances avec des politiques structurelles. C’est très différent de la stagnation séculaire.

Il faut aussi de l’innovation pour stimuler la croissance

À chaque époque, la chose la plus importante qui a nourri la productivité n’était pas anticipée. À chaque fois. C’est imprévisible, le plus grand défi des économistes, c’est de prévoir la croissance potentielle. C’est toujours une surprise quand ça recommence. Je dis qu’il y a des politiques structurelles disponibles pour influencer ces tendances. Cette période-ci de croissance minime en est certainement une où on doit considérer très soigneusement ces politiques. Chaque dixième de point de pourcentage compte beaucoup plus qu’auparavant.

L’asymétrie des politiques monétaires des banquiers centraux sera-t-elle moins prononcée que ce que vous anticipiez en janvier ?

C’est une histoire à long terme. Ça commence avec la crise financière. Elle a frappé tous les pays et la réponse a été coordonnée, mais les résultats ont donné lieu à des expériences très différentes aux États-Unis, en Europe, au Japon, etc.

Après ça, nous avons eu le choc pétrolier qui va influencer les économies de façons différentes : pour les États-Unis et l’Europe, c’est positif, pour le Canada, c’est négatif, etc. C’est une raison de voir plus de divergence dans les politiques monétaires. Ce choc va prendre de trois à cinq ans à se résorber. Peut-être plus. Je ne sais pas, mais c’est ce que suggèrent nos modèles. Nous ne sommes pas encore à mi-parcours. On peut donc anticiper une période de divergence entre les économies et une autre entre les politiques monétaires.

L’économie américaine a connu des difficultés au premier semestre, mais ça semble aller mieux. Au Canada, les exportations ont été faibles et il y a eu les feux de Fort McMurray. Alors, c’est très difficile de dire si les forces de divergences se sont accentuées ou pas sur une si courte période. Elles sont encore là. Ça signifie qu’on ne doit pas anticiper une politique monétaire au Canada qui soit la même que celle des États-Unis. Notre politique est indépendante et sera taillée sur mesure en fonction de notre situation.

La rotation des moteurs de la croissance est beaucoup plus lente qu’anticipé.

Le tourisme est un des secteurs les plus performants. Mais ça ne change pas le tableau général. C’est un symptôme que ça s’améliore. À la marge, ça montre que le stimulus fonctionne. C’est comme quand on monte une colline à bicyclette : il faut travailler très fort pour un résultat minime.

En général, les exportations ont été décevantes. Il y a eu un rebond rassurant en juillet. Mais en même temps, il y a des éléments temporaires comme les autos. C’est pourquoi les risques de nos prévisions sont orientés vers le bas. Il faut en même temps attendre les résultats du stimulus fiscal.

Il y a beaucoup d’entreprises qui devront investir pour croître. C’est un choix complexe : y aura-t-il, par exemple, des changements dans le libre-échange ? L’expérience des dernières années a été difficile. Beaucoup de conseils d’administration ont été échaudés.

Mais il y a de nouvelles entreprises. Pour moi, c’est la chose la plus importante pour la croissance naturelle. On a perdu de 8000 à 10 000 entreprises pendant la période du dollar fort.

Notre modèle nous montre qu’un huard faible stimule les exportations, mais il ne tient pas compte de la disparition des entreprises. Avec la création d’entreprises, on va avoir de nouveaux exportateurs et de nouveaux produits d’exportation. Malheureusement, le taux de création d’entreprises est plus faible qu’aux États-Unis [1 % contre 3 %].

Ça prend plus de temps qu’une situation normale.

Le mandat de la Banque en matière d’inflation doit être renouvelé cet automne. Certains suggèrent de changer d’indice, d’autres, de hausser la fourchette cible actuelle de 1 % à 3 %. Est-ce nécessaire de changer ce qui marche bien ?

Il y a plusieurs mesures à considérer, dont l’indice des prix à la consommation actuel qui est très variable. Il y a des plus et des moins pour chaque mesure. Dans le Rapport sur la politique monétaire, on va utiliser plusieurs mesures pour avoir un portrait plus nuancé. L’objectif vise la tendance de l’inflation.

Une cible d’inflation plus élevée donnerait plus de marge de manœuvre à la Banque. Mais en même temps, nous avons appris qu’il y a maintenant d’autres outils de politique monétaire. Il y a cinq ans, nous avions encore l’impression que des taux d’intérêt négatifs n’étaient pas vraiment possibles. C’est maintenant évident que c’est possible. On peut y avoir recours dans des situations extrêmes qu’on espère très, très rares.

Si on augmente la cible, c’est qu’on pense qu’il y aura peut-être une autre crise comme celle de 2008. C’est une faible probabilité pour laquelle la société payerait chaque jour un ou deux points de pourcentage d’inflation de plus. C’est comme payer chaque jour une police d’assurance pour la possibilité d’utiliser un taux directeur plus bas. Un taux négatif offre la même possibilité.

Comment est-ce que ça change les attentes d’inflation ? Il y a un coût là aussi. Après 25 ans, les attentes inflationnistes sont très, très bien ancrées. Même durant la crise, elles sont restées à 2 %. C’est très valable et ça nous donne une marge de manœuvre pour stabiliser l’économie.

Il y a un marchandage entre ces deux concepts. Quel est le meilleur compromis pour nous ? Nous avons fait notre recommandation et la décision est dans les mains du ministre [Bill Morneau].

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