PIERRE-YVES MCSWEEN

L’angle mort comptable d’Uber

Si j’étais propriétaire d’un permis de taxi, je fulminerais. Tout le débat sur la légalisation d’Uber est une question implicitement financière. Au-delà de la logique de consommation du client, il y a simplement une injustice sur le plan du risque d’affaires.

Selon Philippe Couillard, l’entente avec Uber est « équitable ». Équitable voudrait dire rendement équivalent à risque équivalent : c’est une logique de base en finance. Pourtant, ce n’est pas le cas. On propose à Uber une structure à coûts réglementaires variables pendant que l’industrie du taxi actuelle est figée dans davantage de coûts fixes. On donne à l’un la flexibilité, pendant que l’autre vit de contraintes.

Le premier ministre soumet l’hypothèse de l’augmentation potentielle de la tarte du marché. C’est possible. Par contre, quand on mange une grande tarte à la cuillère réglementée pour l’un et à la pelle de dimension variable pour l’autre, on ne dévore pas le plat à la même vitesse.

COMPARAISON DE LA RÉALITÉ FINANCIÈRE

Le fait qu’Uber doive maintenant payer la TPS et la TVQ est une condition de base. Le service de taxi est taxable : un no-brainer. Le paiement des impôts locaux : c’est un faux débat pour l’instant, puisque Uber est en situation de pertes, selon les données rendues publiques. Pour le reste, Uber bénéficie d’une structure de coûts plus variable que celle de l’industrie du taxi traditionnel. Plus elle a d’heures de service par semaine, plus on lui facture une somme élevée par commission, mais plus elle peut possiblement amortir ses coûts fixes. Ainsi, à la facture de 0,90 $ à 1,26 $ par course, on ajoute 0,07 $ par course à Uber pour compenser les coûts d’assurance de l’industrie du taxi.

De son côté, le propriétaire de permis de taxi a possiblement contracté un prêt à la caisse Desjardins Cité-du-Nord. Chaque mois, il doit payer capital et intérêts sur une période d’amortissement allant jusqu’à 15 ans sur une somme empruntée pouvant se situer à, disons, 150 000 $. Le propriétaire ne contrôle pas les décisions politiques, mais l’augmentation de l’offre attribuée à Uber le pénalise. Pour entrer dans le marché, on l’a forcé à assumer des coûts fixes et à se limiter à un secteur géographique donné. Pendant ce temps, les chauffeurs d’Uber peuvent adopter un horaire variable et aller dans les secteurs les plus payants aux moments les plus payants : une gestion de vie complètement différente.

LA SOLUTION : QUANTIFIER L’EXPROPRIATION

On a attribué à Uber une partie du marché du taxi : on a augmenté l’offre de 300 permis impliquant des dizaines de milliers d’heures de service par semaine. Les flux monétaires nets futurs perdus par les taxis traditionnels et la perte de valeur des permis se quantifient en date d’aujourd’hui. Si le gouvernement veut changer une partie des règles du jeu, il peut quantifier la perte en dollars des propriétaires de permis de taxi et effectuer un remboursement partiel de ceux-ci. Une analyse indépendante par des experts en évaluation d’entreprises serait de mise. Certains diront que le gouvernement du Québec n’a pas profité de la plus-value des permis de taxi par le passé, mais il est quand même celui qui a permis la gestion de l’offre. Il est responsable du système.

Les propriétaires de permis de taxi ont été forcés d’obtempérer à une logique de gestion de l’offre. Si on élimine certaines barrières à l’entrée d’une partie de l’industrie par une forme de libéralisation partielle du marché, il faut assumer ses choix.

Comprenons-nous, je suis de ceux qui croient qu’Uber ou les services équivalents font partie de la solution dans le cocktail de transport urbain. Par contre, je refuse qu’on fasse individuellement un gain sur le dos de ceux qui ont subi la réglementation pendant des décennies. Si on veut déréglementer l’industrie du taxi, il faut le faire à juste prix. Surtout, il faut que le rendement potentiel des chauffeurs de taxi et d’Uber soit proportionnel aux risques courus.

L’industrie du taxi a « manqué le bateau ». Tout à fait vrai. Par contre, ce n’est pas une raison pour prendre un emporte-pièce et percer celui-ci à qui mieux mieux pour le couler. Les politiques publiques sont complices du système de l’offre, dans ce contexte, le premier ministre ne peut pas jouer au Ponce Pilate semi-libertarien. La déréglementation est une forme d’expropriation, n’ayons pas peur des mots, même lorsqu’ils coûtent cher.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.