Société

Ma première fois…. dans la brousse

Nos vies sont jalonnées de premières fois... et certaines sont plus marquantes que d'autres. Chaque vendredi au cours de l'été, une personne nous raconte quel impact une décision ou un événement a pu avoir sur son existence. 

Une vieille bicoque délabrée dans la brousse subtropicale australienne en guise de laboratoire, pas d’eau courante, pas d’électricité, voilà le premier terrain de Xavier Guilbeault-Mayers, en 2016. C’était la première fois que le doctorant en écologie végétale quittait le confort de son laboratoire de l’Institut de recherche en biologie végétale de Montréal.

Plages immaculées de sable blanc, dunes de sable, lacs d’eau douce, vastes forêts d’eucalyptus, une faune et une flore côtière uniques peuplent la forêt subtropicale du parc national d’Entrecasteaux, l’un des points chauds de biodiversité les plus impressionnants de la planète. Xavier Guilbeault-Mayers, célibataire de 31 ans, est arrivé dans la brousse australienne en septembre 2016, accompagné de ses deux assistants. « C’était la première fois que j’allais en Australie », raconte-t-il.

Pendant quatre mois, il a récolté des feuilles et des racines pour étudier la diversité végétale similaire aux luxuriantes forêts tropicales humides.

Xavier Guilbeault-Mayers avait peur de la faune australienne plutôt dangereuse. Scorpions, serpents-tigres, fourmis bouledogues, araignées grosses comme un poing et « une quantité de mouches qui rendrait fou le plus résilient des Abitibiens » élisent domicile dans la brousse. « Je déteste les araignées. Je ne leur fais pas confiance. Je les éloignais à coups de pelle. C’est une des solutions que j’ai trouvées pour dealer avec la biodiversité », plaisante-t-il.

En vue de cette mission, le scientifique a d’abord suivi une formation de premiers soins et il a appris à conduire un 4x4 en milieu reculé. « Il n’y avait pas d’asphalte, mais des dunes de sable de 200 m de haut », explique-t-il.

Les trois écologistes dormaient sous des tentes plutôt que dans la vieille bicoque, que des gens sur place leur avaient prêtée. Ils l’appelaient le Château Baudin en référence à un perroquet vivant uniquement dans le parc d’Entrecasteaux.

Seul un dispositif GPS à trois boutons leur permettait de rester en contact avec la civilisation. « Il y avait l’option tout va bien, je devais appuyer dessus deux fois par jour à heures fixes, l’option suivi pour savoir où tu es, et la dernière, l’option SOS. » Heureusement, ils n’ont jamais eu à appeler les secours.

Manger et se laver

Les trois écologistes achetaient de la nourriture toutes les deux semaines dans un minuscule village situé à 40 minutes de route. « On ne cueillait rien nous-mêmes. Comme on n’avait pas de frigo, on ne pouvait pas stocker de viande. On mettait les légumes dans des sacs fermés dans un seau dans la rivière pour les conserver. » Ils cuisinaient sur un vieux poêle à bois dans la maison.

Pour se laver, ils « marchaient jusqu’à la rivière la plus proche pour remplir des seaux d’eau glacée et brune qui sentait mauvais ». « On se lavait à l’eau froide derrière une bâche étendue. Comme on voyait nos ombres, on appelait ça le théâtre chinois », se souvient-il.

Peu à peu, la faune a cessé de l’effrayer. Il avait pris l’habitude de méditer dans un champ de kangourous.

« Quand tu travailles là-bas longtemps, tu comprends qu’il n’y a pas vraiment de danger. Ou alors tu deviens complètement insouciant parce que tu penses que tu es bien protégé ! »

— Xavier Guilbeault-Mayers

« Je ne sais pas trop où je me situais entre les deux », réalise le doctorant.

Retour à la réalité

Xavier Guilbeault-Mayers est rentré en forme au Québec. « À force de déraciner et de creuser des sillons pour suivre les grosses racines, j’ai pris 10 lb de muscles », explique-t-il.

Le retour à la réalité montréalaise a, en revanche, été un véritable choc. « Quand je suis rentré, j’ai fait une dépression, j’étais complètement déconnecté. M’asseoir dans un sofa et regarder des gens jouer aux jeux vidéo, ça ne faisait plus partie de ma réalité. C’était difficile de retrouver la rapidité de la vie urbaine, les sons trop forts, la lumière trop artificielle, les gens stressés. »

Il était toutefois heureux de retrouver « une douche et un vrai matelas, et non pas un matelas de camping percé à cause des épines ».

Il raconte son aventure avec beaucoup de nostalgie. « La brousse était mon quotidien et il me manque. » Pour lui, c’était une histoire d’amour. « Quand je suis parti, c’était un adieu. »

Aujourd’hui, Xavier Guilbeault-Mayers travaille sur les feuilles et les racines qu’il a récoltées. Il en a rapporté six valises. L’aventure lui a donné envie de faire de longues randonnées seul, du canot-camping pour relever de nouveaux défis et repousser ses limites.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.