Chronique

Pas ben dans son coton ouaté

Catherine Dorion n’avait que 20 minutes avant son rendez-vous médical, à la clinique d’à côté. Elle courait entre les rayons du Village des Valeurs. « J’ai pris vite, vite, comme ça, les colliers, les boucles d’oreilles, un veston, un petit chemisier. » Elle a jeté son dévolu sur des talons aiguilles vertigineux.

Elle hésitait entre deux jupes, une longue et une courte. Elle s’est précipitée dans une cabine d’essayage.

Elle a choisi la courte.

Son déguisement d’Halloween était prêt.

Le 31 octobre, un an après avoir fait trembler de rage la moitié du Québec avec sa tuque, ses t-shirts et ses Doc Martens à l’Assemblée nationale, elle s’est glissée dans le Salon rouge du parlement « déguisée » en députée modèle.

Le résultat était hilarant. Et spectaculaire.

Pour la première fois depuis son élection, la députée-poète de Taschereau entrait dans le moule. Pour la première fois, elle obéissait aux codes, aux convenances, aux règles de bienséance.

Ou plutôt… elle croyait y obéir.

Il y avait beaucoup d’autodérision dans ce cliché. C’était loin d’être un coup de tête. Catherine Dorion avait mûri son coup.

« Je trouvais ça drôle et intelligent de démontrer par une photo, le jour de l’Halloween, à quel point, pour certaines personnes, entrer dans ce milieu-là et se conformer, ça signifie se déguiser. »

— Catherine Dorion, députée de Taschereau

Depuis un an, elle ne compte plus le nombre de gens qui lui ont conseillé de s’habiller « normal » pour cesser de faire dévier le débat – pour lui permettre de se concentrer sur le fond plutôt que sur la forme.

Mais une jupe et un tailleur, insiste-t-elle, « ce n’est pas normal, pour moi. Je ne dis pas que ça a l’air fou. C’est comme se déguiser en infirmière ou en pompier à l’Halloween. Il ne s’agit pas de mépriser le costume. Il s’agit de dire : ce n’est pas moi ».

***

Catherine Dorion n’est pas née de la dernière pluie. Elle savait pertinemment, en publiant cette photo sur Facebook, que ça pourrait déraper. « Je me disais : il va y avoir du monde pas content, comme d’habitude, comme chaque fois qu’on fait quelque chose. C’est ça, la politique. »

Mais elle croyait la blague trop légère pour déclencher la tempête politico-médiatique des derniers jours.

Cela avait pourtant bien commencé. Dès qu’elle a diffusé la photo, le 31 octobre, elle a reçu « une avalanche de rires et de bonheur ». Des milliers d’internautes l’ont partagée. Les journaux ont publié des articles au ton amusé.

« Je me suis dit : Ah, je vais peut-être m’en tirer cette fois-ci… »

Dès le lendemain, pourtant, un article de La Presse canadienne annonçait la tempête à venir. La photo, lisait-on, ébranlait l’autorité du président de l’Assemblée nationale. Les conséquences risquaient d’être « funestes » pour ce dernier. Rien de moins !

Ça ne s’est pas arrêté là. Quatre jours plus tard, le Parti libéral demandait officiellement à la commissaire à l’éthique d’enquêter sur Catherine Dorion, sous prétexte qu’elle avait enfreint les « règles élémentaires de décorum à l’Assemblée nationale ».

Décidément, certains parlementaires n’ont pas le sens de l’humour. Leur sens de l’ironie, par contre, semble très aiguisé. Qu’on y songe : ils ont choisi le seul moment où Catherine Dorion a fait l’effort de se conformer à l’usage… pour l’accuser formellement de manquer de respect à l’institution !

***

Catherine Dorion pense que la fronde libérale cache autre chose.

Elle voit un lien possible avec l’élection partielle dans Jean-Talon, un château fort libéral qui menace de s’écrouler. « Ils pourraient perdre leur seul siège à l’est de Montréal. »

Elle sent l’« amertume » des partis de l’opposition face à Québec solidaire, qui commence à leur faire de l’ombre.

Mais j’ai du mal à ne voir qu’un froid calcul politique dans cette affaire. Des élues semblent avoir été véritablement heurtées par la photo. Dans sa plainte à la commissaire à l’éthique, la whip en chef de l’opposition officielle, Nicole Ménard, dit y voir une « vive insulte » envers les femmes députées.

Catherine Dorion affirme ne rien y comprendre.

« J’ai vraiment fait attention de m’habiller belle et pas méprisante. J’aurais pu me mettre full de maquillage, full me crêper les cheveux. J’ai vraiment essayé de m’habiller comme j’aurais l’air si je décidais de m’habiller en députée. »

Elle se demande : « Qu’est-ce qui les choque tant ? »

J’ose une réponse. Ce qui choque dans cette photo, ce n’est pas qu’elle ait été prise sans permission au Salon rouge. Ce n’est pas une quelconque violation du code d’éthique.

C’est la jupe.

Ou plutôt, les quelques centimètres de jupe manquants pour rendre ce costume de députée, disons, plus réaliste.

« Plusieurs de mes collègues se sont senties vraiment insultées, dit la présidente du Cercle des femmes parlementaires, Chantal Soucy. Elles ont dit : “Est-ce vraiment à ça qu’elle pense qu’on a l’air ? Vraiment ?” »

« La démarche est un peu réductrice. Elle véhicule beaucoup de stéréotypes envers les femmes parlementaires et les femmes dans des fonctions de pouvoir. On se bat contre ces stéréotypes depuis des années… »

Elle-même députée caquiste, Chantal Soucy n’est pas de celles qui ont été choquées outre mesure par le déguisement. « À part la jupe courte, c’est vrai qu’honnêtement, je préfère la voir [comme ça]. Je trouvais que ça lui allait bien. »

Catherine Dorion, on s’en doute, ne voit pas où est le problème. « Courte, longue, on est-tu encore là ? On en est encore à ce débat-là ? Il ne faut pas montrer ses cuisses ? »

Mais non, on n’en est plus là.

On n’en est plus là, sauf peut-être au parlement, où les femmes ont longtemps été forcées de se fondre dans le décor capitonné, sous peine de se faire reprocher le moindre poil qui retrousse, le moindre foulard coloré (parlez-en à Pauline Marois).

Ces femmes-là sont entrées dans le moule. C’était le prix à payer pour faire de la politique, pour défendre leurs idées. Pour elles, peut-être plus que pour tous les autres, les interminables jambes de Catherine Dorion étaient de la pure provocation.

***

Jeudi matin, la députée de Taschereau n’était pas ben dans son coton ouaté.

Elle a été refoulée à l’entrée du Salon bleu. Des parlementaires lui ont fait savoir qu’elle n’y entrerait pas vêtue de la sorte.

« J’ai été un peu humiliée. Ça ne me tentait pas de me battre. » Elle a quitté le parlement sans demander son reste.

Après s’être scandalisés de la jupe trop courte de leur collègue, voilà que des parlementaires lui barraient la route pour cause d’épais coton ouaté.

Faudrait peut-être se brancher…

D’accord, le décorum. D’accord, la bienséance. Mais je me demande comment un jeune un peu différent, en voyant Catherine Dorion se faire taper dessus au moindre écart, pourrait avoir la moindre envie de se lancer un jour en politique.

La députée pense exactement le contraire. « Ce que ça fait, c’est que ça galvanise des gens qui ressentent la pression d’un système qui leur dit d’entrer dans le moule. Ils voient quelqu’un aller au front pour le droit d’être autre chose. »

Qu’est-ce qui se passera mardi, au retour des travaux parlementaires ? Catherine Dorion n’en a pas la moindre idée. Sans doute portera-t-elle des vêtements qui passent relativement inaperçus. Oui, oui, elle en a.

« Le linge, c’est juste un symbole. C’est un des milliers d’angles qui permettent de voir que la classe politique est toujours la même et refuse de voir arriver autre chose, quelque chose qui ressemble plus à la diversité du peuple québécois. »

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