LIVRE

Naoki, 13 ans, autiste et auteur

Pourquoi tu sautes ? Pourquoi tu n’écoutes pas ? Pourquoi tu alignes systématiquement tes petites voitures ? Et pourquoi, mais pourquoi tu fugues ?

Combien de parents d’enfants autistes ont déjà pensé à ces questions ? Combien rêvent encore de réponses ?

Un jeune Japonais autiste, Naoki Higashida, incapable de parler, a développé, grâce à des grilles alphabétiques, un moyen unique de communiquer. Il a écrit un livre : The Reason I Jump, traduit en anglais l’an dernier, lequel a eu un succès retentissant. La traduction française arrive en librairie ces jours-ci : Sais-tu pourquoi je saute ?, aux éditions Guy Saint-Jean.

Imaginez un peu si vous ne pouviez pas parler, si vous perdiez également votre « rédacteur en chef interne » (et que vos idées se bousculaient, de manière complètement désorganisée), et qu’en prime, vous n’aviez plus d’« aiguilleur de sens », bref, que toutes les couleurs et autres motifs perçus vous bombardaient littéralement ? « Pour toutes les personnes nées sous le signe du spectre autistique, cette réalité chaotique, non filtrée et terrifiante, c’est leur chez-soi », écrit en guise d’introduction l’auteur anglais, par ailleurs père d’un enfant autiste, David Mitchell, à qui l’on doit (avec sa femme japonaise) la traduction et l’interprétation anglaises du témoignage du jeune garçon (de 13 ans lors de l’écriture, aujourd’hui âgé de 21 ans).

Le traducteur ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme, devant l’ouverture sur l’univers autistique que permet ce témoignage, une « révélation » qu’il qualifie de « quasi divine ». « En le lisant, j’avais l’impression, pour la première fois, que notre propre fils nous exposait ce qui se passait dans sa tête, à travers les mots de Naoki. »

Dans son ouvrage divisé en courts chapitres, le jeune auteur (qui blogue et rêve aujourd’hui de devenir écrivain) répond à toutes les questions possibles, parlant souvent au « nous », comme s’il parlait au nom de tous les enfants autistes.

Tout y passe : pourquoi tu parles si fort (parce que je ne contrôle pas ma voix), pourquoi tu répètes les mêmes questions sans arrêt (parce que j’oublie très vite), pourquoi tu n’aimes pas tenir les autres par la main (parce que si je vois quelque chose d’intéressant, je ne peux pas m’empêcher de foncer), pourquoi tu alignes tes jouets (parce que j’aime l’ordre), pourquoi tu fugues (parce que je suis attiré par le loin).

À la question « Pourquoi tu sautes ? », le jeune garçon répond :

« Quand je saute, je me sens plus léger et je crois que la raison pour laquelle mon corps est attiré vers le ciel, c’est que le mouvement me donne envie de me changer en oiseau et de m’envoler, de partir au bout du monde. »

L’accueil du témoignage a été très chaleureux aux États-Unis. Le Wall Street Journal l’a même nommé meilleur livre de l’année en 2013.

On comprend que les parents d’enfants autistes, une maladie par ailleurs malheureusement bien mystérieuse mais qui se caractérise aussi par des degrés et des manifestations extrêmement variés, voient ici une bouée de sauvetage à laquelle s’accrocher.

« C’est toujours passionnant de comprendre comment ces personnes perçoivent le monde, commente Nicole Dessureault, intervenante famille à Autisme Montréal. Plus je m’informe, plus je suis en mesure d’aider les familles. »

La critique du New York Times, également auteure et mère d’un enfant autiste, voit toutefois plusieurs limites, inhérentes à la traduction et à la portée d’un tel témoignage. Car comment être certain de bien saisir les intentions d’un auteur ? « Les parents d’un enfant autiste ne sont peut-être pas les meilleurs traducteurs d’un livre écrit par un enfant autiste », avance-t-elle. Pourquoi ? Pensez-y. Quel parent d’enfant autiste n’a pas déjà rêvé de comprendre ce qui se passait dans la tête de son enfant ? demande-t-elle. D’où la délicatesse de l’exercice. « Il faut faire attention de ne pas transformer ce que l’on trouve en ce que l’on veut trouver. »

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