La Presse en Colombie-Britannique

Entrer au Canada comme dans une auberge

La semaine dernière, le propriétaire d’une auberge de l’État de Washington a été arrêté et accusé par le Canada d’avoir offert des conseils à des clients voulant passer illégalement la frontière. Un réfugié syrien, qui vit maintenant à Vancouver, nous a raconté son bref séjour dans ce bed and breakfast où les hôtes restent rarement pour le petit déjeuner.

Blaine — L’auberge du passeur ? Anas al-Hassan, originaire de Syrie, n’en a pas cru ses yeux quand il est tombé sur une vidéo YouTube en arabe qui présentait la Smuggler’s Inn, un grand bed and breakfast de Blaine, dans l’État de Washington, qui est situé à tout juste quelques mètres de la frontière canadienne.

Et quelle frontière ! Une allée de grosses pierres blanches sépare la grande maison bleue de style victorien et l’avenue 0, qui passe à Surrey, du côté canadien. Seuls deux drapeaux côte à côte rappellent que cette décoration de jardin est en fait la démarcation entre deux pays.

Presque trop beau pour être vrai ! a d’abord pensé le réfugié syrien, rencontré à Vancouver.

La grande porte fermée

L’homme originaire de Deir Ezzor, dans l’est de la Syrie, aurait voulu entrer au Canada par la grande porte. « J’ai écrit une lettre à Justin Trudeau pour lui dire que je voulais entrer légalement au Canada. J’ai reçu une réponse dans laquelle le premier ministre me disait qu’il avait de la sympathie pour moi, mais qu’il ne pouvait pas intervenir en ma faveur. Il m’invitait à consulter le site web d’Immigration Canada », raconte-t-il.

Celui qui était venu rejoindre son frère dans le Michigan, grâce à un visa, ne se voyait pas vivre dans le pays dirigé par Donald Trump. « Après avoir vu que le pays séparait des mères migrantes de leurs enfants, je ne me sentais pas trop en sécurité », dit le père d’un garçon de 2 ans.

Ses recherches sur le web lui ont permis rapidement de comprendre qu’il n’y avait qu’une solution pour demander l’asile au Canada : passer la frontière de manière irrégulière pour contourner l’entente sur les tiers pays sûrs. Cette dernière oblige les autorités canadiennes à renvoyer aux États-Unis les migrants qui passent par les poste-frontière officiels.

La sortie britanno-colombienne

Mais par où devait-il passer ? Rapidement, le ressortissant syrien a découvert l’existence du chemin Roxham, au Québec. Cette petite route des Cantons-de-l’Est a été la porte d’entrée de plus de 35 000 personnes depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 et le durcissement immédiat des politiques d’immigration. Un plus petit nombre est passé par le Manitoba. La Colombie-Britannique était l’autre option. C’est en fouillant qu’il est tombé sur la vidéo YouTube sur le Smuggler’s Inn. En anglais, le mot « smuggler » désigne à la fois un contrebandier et un passeur. « Ça semblait un peu surréaliste », dit l’ancien professeur d’anglais, en riant. Quand il a composé le numéro de téléphone, ajoute-t-il, un homme, Robert Joseph Boulé, a répondu. « Il m’a dit que c’était 350 $US que je reste une, deux ou trois nuits », dit Anas al-Hassan. Il a compris qu’il était à la bonne adresse.

« Tout ira bien »

À la fin du mois de septembre 2017, le réfugié syrien a pris l’avion pour Bellingham, dans l’État de Washington. Il raconte que Robert Boulé, mieux connu sous le nom de Bob, l’attendait à l’aéroport dans sa grande limousine noire. « Il m’a demandé de quel pays je venais. Puis il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que tout irait bien. »

L’aubergiste, raconte-t-il, lui a demandé l’argent sur-le-champ.

« Il m’a dit que c’était sa pratique. Que j’avais trois jours devant moi et que lorsque je serais prêt, je n’avais qu’à sortir et mettre le pied sur l’avenue 0. Je serais alors au Canada. » — Anas al-Hassan

Une fois à l’auberge, Anas al-Hassan a eu droit à la « suite du capitaine », une des plus grandes chambres de l’auberge. Les autres portent le nom de contrebandiers célèbres, dont Al Capone. Du balcon, la vue sur les montagnes est imprenable. Celle sur la frontière canadienne est incontournable. Tout juste quelques mètres de distance.

Le Syrien raconte avoir été invité dans le bureau de Bob Boulé. Sur le mur, une carte du monde couverte de punaises de toutes les couleurs représentant l’origine des anciens clients de l’hôtel. Sur le bureau, un moniteur connecté à une série de caméras vidéo permettant de surveiller la grande propriété ainsi que la frontière.

Anas al-Hassan relate qu’il a eu droit à une carte et à quelques conseils sur les policiers qui patrouillent dans les environs. « Bob Boulé m’a dit de prétendre que je ne parlais pas anglais lorsque je serais arrêté. Et il m’a dit de ne pas lui dire quand je partirais », dit-il.

Le cœur battant, pendant la deuxième nuit de son séjour à la Smuggler’s Inn, Anas al-Hassan a traversé la frontière à pied. Quelques minutes après son passage, il a été arrêté par les policiers canadiens et détenu quelques jours avant d’être relâché. Il a rapidement demandé l’asile au Canada. En avril 2018, il a obtenu le statut de réfugié et attend maintenant que sa femme et son fils viennent le rejoindre.

L’aubergiste et la loi

Le 18 mars dernier, La Presse a visité la Smuggler’s Inn. Accueillant, Robert Boulé, qui est propriétaire de l’établissement depuis 20 ans, a accepté de nous faire visiter son auberge – « c’est un lieu public », s’est exclamé le septuagénaire – tout en refusant de nous accorder une entrevue sur la question des passages irréguliers de la frontière devant son auberge, expliquant que des procédures judiciaires lancées par le Canada l’en empêchaient.

« Je donne toujours une carte à mes clients pour qu’ils comprennent bien où est la frontière canadienne et je leur dis que c’est illégal de la traverser. »

— Robert Boulé

Le 4 avril, M. Boulé a été arrêté au Canada après s’être présenté au poste de police où il était convoqué et accusé de 21 violations à la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés commises entre mai 2018 et mars 2019. Le gouvernement canadien le soupçonne notamment d’avoir organisé deux entrées illégales au Canada et d’avoir donné des conseils à des individus qui voulaient commettre le même délit. S’il est trouvé coupable, il est passible d’une amende de 500 000 $ et de 10 ans de prison. Il est actuellement en détention.

Greg Boos, un ami de M. Boulé qui est aussi son avocat du côté américain de la frontière, affirme que la petite communauté de Blaine est chamboulée par l’affaire. « Bob, c’est un cœur d’or. Il joue un rôle central dans notre communauté », dit-il. La Presse a tenté à plusieurs reprises de joindre l’avocat canadien de M. Boulé, sans succès.

Côté Roxham

L’arrestation de M. Boulé n’est pas la première du genre. En janvier, le gouvernement canadien a aussi accusé une Torontoise, Olayinka Celestina Opaleye, d’avoir organisé des passages illégaux de ressortissants étrangers au chemin Roxham. Cette dernière devra se présenter en cour à Saint-Jean-sur-Richelieu le 9 mai prochain.

Selon Janet Dench, du Conseil canadien pour les réfugiés, ces poursuites judiciaires, ainsi que d’autres mesures prises par le gouvernement libéral pour restreindre l’accès à la procédure de demande d’asile, démontrent que le Canada durcit son approche à l’égard des passages à la frontière. « Ils veulent montrer que le gouvernement agit par rapport aux passages irréguliers et ils veulent décourager les gens de venir demander l’asile au Canada », dit-elle.

Dans un récent jugement, la Cour suprême a tranché que la loi ne s’appliquait pas à tous de la même manière et qu’il n’était pas illégal d’aider quelqu’un à passer la frontière pour des raisons humanitaires ou familiales. Il est cependant interdit d’en tirer profit.

Elle note cependant qu’une récente décision de la Cour suprême du Canada est venue diluer l’application de la loi canadienne, qui rend illégal de donner quelque conseil que ce soit à une personne voulant traverser la frontière illégalement. Le plus haut tribunal du pays a tranché qu’il est possible de le faire pour des raisons humanitaires ou familiales. Il est cependant interdit d’en tirer profit, explique Mme Dench.

Préserver le système

Ministre responsable de la Sécurité frontalière, Bill Blair n’a pas voulu commenter le cas de Robert Boulé et de la Smuggler’s Inn. « Nous ne sommes pas en mesure de commenter cette affaire, car elle est devant les tribunaux, a écrit la porte-parole du ministre, Marie-Emmanuelle Cadieux. Il est important de noter que notre gouvernement veille à préserver l’intégrité de notre système d’immigration en identifiant et en enquêtant sur les personnes qui contreviennent à la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, et, le cas échéant, en intentant des poursuites contre elles. »

Anas al-Hassan, lui, n’a que de bons souvenirs de son passage à la Smuggler’s Inn. En guise de remerciement, il a offert un gros cigare cubain à Robert Boulé. « Il a été mon sauveur pour venir au Canada, dit-il. Mais je respecte la loi et je crois en elle », ajoute rapidement le réfugié.

Passer la frontière pour demander l’asile

Depuis l’élection de Donald Trump, des migrants passent la frontière de manière irrégulière pour demander l’asile. La grande majorité emprunte le chemin Roxham, au Québec.

2019 (janvier et février) : 975

Québec : 470

Ontario : 460

Colombie-Britannique : 30

Alberta : 15

2018 : 19 419

Québec : 18 518

Colombie-Britannique : 479

Manitoba : 410

2017 : 20 593

Québec : 18 836

Manitoba : 1018

Colombie-Britannique : 718

Cette statistique n’était pas compilée avant 2017.

Source : Gouvernement du Canada

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.