NOS CHRONIQUEURS SUR LA ROUTE

Terre-Neuve au temps de Greta Thunberg

À l’occasion des élections générales, la chroniqueuse Marie-Claude Lortie est allée passer quelques jours à Terre-Neuve-et-Labrador, province qui ne compte que sept sièges à la Chambre des communes, mais qui a su démontrer, dans le passé, qu’elle occupait une place incontournable dans la Confédération. Aujourd’hui, elle nous parle de l’avenir de cette province qui, plus de 25 ans après le choc du moratoire sur la pêche à la morue, mise pourtant encore beaucoup sur un seul secteur : le pétrole.

PORTUGAL COVE, Terre-Neuve-et-labrador — La journée est brumeuse et enveloppe doucement les maisons de bois colorées de Portugal Cove, petite communauté maritime traditionnelle de Terre-Neuve, accrochée sur les rochers. On est à 15 minutes de l’aéroport et du centre-ville de la capitale, mais on a l’impression d’y être à mille lieues de toute réalité urbaine.

Il y a 50 ans, des petits villages comme celui-ci, dans la circonscription de St. John’s-Est, vivaient activement, à longueur de jour, autour du port, où circulaient les bateaux de pêche ayant sillonné les zones côtières riches en morue.

Aujourd’hui, au centre de tout cela, il y a le traversier qui attend les visiteurs, un restaurant de fish & chips, dont l’odeur de friture flotte dans le stationnement des voitures près de l’embarcadère. En bordure de la route, on a planté quelques pancartes électorales.

Et un peu avant l’entrée du village, il y a une pépinière, Murray’s, où on fait pousser des légumes biologiques, qu’on sert au lumineux Grounds Café attenant, où personne ne parle des élections. 

Patricia White, la superviseuse de la boutique, ne veut pas en discuter non plus, mais accepte de s’ouvrir sur un des sujets centraux des débats politiques : l’importance à accorder, dans l’avenir, au développement de l’industrie du pétrole qu’on extrait avec des plateformes de forage en haute mer, au large de Terre-Neuve.

Le gouvernement provincial, libéral, a promis de doubler la production de pétrole d’ici à 2030. 

Mais Patricia White trouve que c’est mettre tous ses œufs dans le même panier, comme au temps de la pêche à la morue. « On a besoin du pétrole, c’est sûr, mais ça ne peut pas être juste ça », dit-elle. 

« Il faut qu’on regarde ailleurs aussi. Le vent, les marées, l’eau. Il faut s’intéresser aux énergies renouvelables. »

— Patricia White

Mais serait-ce tabou, même au temps de Greta Thunberg, de dire qu’on est carrément contre le développement du secteur pétrolier, responsable de 25 % du produit intérieur brut ?

« Les baby-boomers sont nostalgiques, ils s’ennuient du boom et de la prospérité que le pétrole a permis entre 1995 et 2012 », répond David Peters, le candidat du Parti vert dans la circonscription de St. John’s-Est. « Mais les milléniaux ne pensent pas comme ça », ajoute-t-il. Ils comprennent, m’explique-t-il, que ce n’est plus le temps de demander au pétrole de réécrire l’histoire de Terre-Neuve-et-Labrador.

***

Beaucoup ici s’en souviennent comme si c’était hier. Le 2 juillet 1992, la province a perdu 30 000 emplois d’un seul coup. Le gouvernement fédéral venait de décréter un moratoire sur la pêche à la morue, alors que c’était la raison d’être de cette ancienne colonie britannique devenue dominion indépendant avant de s’unir au Canada en 1949.

À l’époque, Terre-Neuve comptait 580 000 habitants. On calcule qu’environ 12 % de la main-d’œuvre a été affectée. 

« Ce qui nous a sauvés, c’est le pétrole, qui commençait juste à ce moment-là », raconte Paul Barnes, porte-parole à Terre-Neuve de CAPP, l’Association canadienne des producteurs de gaz et de pétrole. 

Les ressources naturelles découvertes dans le sol sous-marin ont redonné espoir à la province. Même si cela ne pouvait soudainement employer 30 000 personnes. Au moins, il y aurait des revenus fiscaux.

Aujourd’hui, le taux de chômage de la province est encore très élevé, beaucoup plus élevé que dans le reste du Canada. Au Québec, par exemple, on est maintenant sous les 5 %, mais à Terre-Neuve-et-Labrador, le taux est de 13 % et hors de la capitale, il est de presque 18 %.

Toutefois, le pétrole continue d’apporter beaucoup de revenus à la province, où ce secteur contribue à peu près autant au produit intérieur brut, toutes proportions gardées, qu’en Alberta. 

« On a payé 22 milliards en redevances depuis 1995. Les pêcheries emploient encore plus de gens que nous, mais nous rapportons plus. »

— Paul Barnes, porte-parole des producteurs de pétrole

Sauf que ce secteur, dont le gouvernement provincial libéral veut voir doubler la production d’ici 2030, peut-il encore être porteur ? Les énergies fossiles sont accusées de détruire la planète. Les jeunes veulent des voitures électriques, des vélos, la disparition du plastique et des hydrocarbures de leur vie. 

« Il faut qu’on arrête de laisser une empreinte carbone », admet Nick Whalen, le député libéral de St. John’s-Est, élu en 2015. Il y a battu l’ancien député néo-démocrate Jack Harris qui se représente contre lui maintenant. « Mais c’est une longue route et on utilise encore du pétrole, ajoute Whalen. Et pourquoi est-ce que ça ne serait pas le nôtre ? »

D’autant qu’il y a probablement beaucoup plus à exploiter. Le forage actuel ne vise qu’une petite partie de ce qu’il y a sous la mer.

Et comme tous les autres à qui j’ai parlé de pétrole à Terre-Neuve-et-Labrador, il insiste : les techniques de forage et toute la façon de travailler permettent de moins polluer qu’ailleurs. 

En outre, dit le candidat libéral, transformer aussi radicalement des structures économiques, comme les nôtres, basées sur le pétrole, coûte cher. « On a besoin de prospérité pour changer le cours des choses. »

Alors pendant qu’à Montréal, près d’un demi-million de personnes se préparaient à manifester pour demander aux dirigeants d’agir avec urgence contre le réchauffement climatique, à Terre-Neuve, on organisait des débats électoraux où le thème était à peine abordé.

Mais il y a autre chose qui se passe à Terre-Neuve, assure Nancy Healy, chef de la direction de la Chambre de commerce de St. John’s. Le tourisme est en explosion, le secteur de l’aquaculture a eu droit à des investissements importants, notamment pour le saumon et les moules, les pétoncles aussi. Les connaissances traditionnelles pour tout ce qui touche les océans, « l’expertise en conditions difficiles », attirent les entrepreneurs. « Oui, on se diversifie, assure-t-elle. Et il y a beaucoup de potentiel et beaucoup de travail à faire. »

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