OPINION

SIGNES RELIGIEUX Le compromis Bouchard-Taylor est la seule solution

Il pourrait mettre fin à un désaccord insoluble dont la persistance risquerait d’entraîner une rupture du dialogue interculturel

Avant même qu’un seul article du projet de loi du gouvernement Legault sur les signes religieux ne soit connu, les esprits s’échauffent et les groupes se raidissent déjà dans leurs opinions. Dans ce débat qui s’annonce, on découvre une fois de plus que l’ennemi de toute politique, c’est d’abord la réalité, celle qui s’oppose à soi comme celle qui détermine ses opinions.

Il suffit d’observer depuis quelques jours la surenchère révérencielle de chacun des partis devant son électorat pour s’en convaincre davantage. La CAQ, soucieuse de payer son tribut électoral à une majorité francophone lasse de la pernicieuse immobilité des gouvernements précédents à l’endroit des signes religieux. Le lâche soulagement du Parti libéral qui préfère une solution vidée de tout contenu à une mesure raisonnable qui irriterait ses électeurs. Le discours élégiaque de Québec solidaire, vautré dans une indignation moralisatrice face à ses contradicteurs et aux maladresses des membres du gouvernement. Quant au Parti québécois, encore sous le choc de la charte des valeurs, le voilà plongé dans une perplexité qui le paralyse.

LE VOILE

Dans ce débat, le voile reste la figure obsédante, le prisme au travers duquel, de chaque côté, toute vérité se construit ou s’imagine.

Il n’y aurait, selon certains, aucun lien entre cet islamisme qui foisonne au Moyen-Orient et les revendications en faveur du voile au Québec ? Et s’en inquiéter, prétend-on encore, serait l’expression d’une islamophobie rampante ? Décidément, il y a des idées reçues qui tombent du ciel comme la pluie.

Certes, le Québec n’est pas l’Europe, encore moins l’Arabie saoudite.

Pour autant, le voile n’est pas un vêtement comme les autres du simple fait qu’il s’exporte au-delà de l’espace arabo-musulman, l’idéologie n’étant pas soluble dans la géographie. Le voile est « le corps “camisolé” par la religion », pour citer Kamel Daoud, car le voilement « consolide ainsi une normalisation affreuse de la renonciation au corps, au lien social, à l’humanité et ses partages ».

L’indifférence et l’accoutumance face au voile concrétisent, qu’on le veuille ou non, la domination du religieux en dehors de sa sphère, qui est l’ambition première de l’islamisme.

Faut-il, au nom de la défense des libertés individuelles, tolérer des formes religieuses d’asservissement – ou prétendue telles – qui consacrent l’infériorisation des femmes dans l’espace public ?

Renoncer à dénoncer le projet politique qu’incarne le voile, quelle que soit la motivation subjective de celle qui le porte, c’est s’assurer de récolter les fruits d’un communautarisme misogyne et sectaire. 

La démocratie ne se vit pas au singulier. Une société démocratique n’est pas une amicale universelle au service des convenances personnelles et l’acte de foi, aussi pleinement respectable soit-il, ne justifie pas que la société se plie à celles-ci en toutes circonstances.

Si personne ne peut prétendre cerner la signification subjective du voile chez celles qui le portent, en revanche, sa signification symbolique n’est pas affaire d’opinion : le voile est un projet politique au service de l’islamisme théocratique. Porter le voile, même par libre choix, équivaut donc à participer à l’extension idéologique du fondamentalisme religieux en Occident.

De toute façon, il est vain de dresser une typologie secrète des intentions, car personne n’a carte blanche quand vient le moment de déterminer qui il est ou quelle est sa marge de liberté par rapport au monde environnant.

Il n’est pas interdit d’interdire, à condition de ne pas imposer de contrainte indue. La vie privée est régie par des interdits, peu importe les croyances des individus ou leurs justifications religieuses : interdiction de violer sa femme, d’agresser ses enfants, de pratiquer l’excision ou la polygamie.

Comment donc sortir de cette querelle sans fin qui agite les esprits depuis une décennie au Québec ?

Deux conditions paraissent essentielles : premièrement, la loi sur les signes religieux ne doit pas être conçue comme un texte anti-religion, qui en condamnerait à l’avance l’adhésion et la légitimité démocratique. Encore moins apparaître comme un guet-apens tendu aux musulmans, puisque les motivations à l’origine de cette volonté de légiférer pointent toutes en cette direction. Deuxièmement, renoncer à toute solution qui se voudrait idéale. Tous les États démocratiques qui ont tenté de réguler juridiquement le port des signes religieux ou de légiférer sur la laïcité s’en sont tenus à une forme quelconque de bricolage plus ou moins imparfait.

Fixons donc des limites à la liberté d’expression religieuse là, et là seulement, où la neutralité de l’État ne souffre pas d’être mise en doute, c’est-à-dire dans des fonctions où l’autorité coercitive exige une « image d’objectivité intégrale », pour reprendre la formule de Gérard Bouchard. 

Dans l’espace public, en revanche, seule l’indifférence de l’État est la règle et le voile ou tout autre signe confessionnel y ont droit de cité, même lorsqu’une telle chose incommode les sensibilités personnelles. Entre les transes outrées que suscitent chez certains le port du voile, de la kippa ou du kirpan, ou chez d’autres leur idéalisation militante, il existe à cet égard une sorte d’entre-deux indéfini où le souci du bien commun l’emporte sur les ressorts de l’individualité.

BOUCHARD-TAYLOR

En somme, le compromis Bouchard-Taylor, malgré ses limites, paraît la seule solution susceptible de mettre fin à un désaccord insoluble, dont la persistance risquerait d’entraîner au sein de la société québécoise une rupture du dialogue interculturel.

Par ailleurs, si l’interdiction des signes religieux à l’école publique est un projet parfaitement légitime, sa mise en application apparaît aujourd’hui contraire à l’intérêt collectif, incompatible dans les faits avec la recherche d’un dialogue apaisé et de la cohésion sociale.

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