3765 jours plus tard

Christine Girard a reçu hier les médailles qu’elle aurait dû gagner aux Jeux olympiques de Pékin et de Londres. Mais l’attente en aura valu la peine.

« C’est la victoire du sport propre »

Ottawa — Le 12 août 2008, Christine Girard s’accrochait à la troisième place au concours féminin d’haltérophilie des 63 kg aux Jeux olympiques de Pékin. Au dernier essai à l’épaulé-jeté, une Nord-Coréenne a soulevé 135 kg pour gagner l’or in extremis.

Reléguée au quatrième rang, Girard a vécu ce glissement d’une position comme un terrible échec. Par trois petits kilos, elle ratait la médaille de bronze, ce qui confirmait ce qu’elle avait toujours cru en commençant l’haltérophilie à Rouyn-Noranda : impossible pour une Canadienne de monter sur le podium aux Jeux.

Le cycle olympique suivant a été très difficile : blessures, changements d’entraîneur, ennuis à faire le poids, surmenage, dépression. En 2009, elle a déménagé en Colombie-Britannique pour suivre son mari Walter, un policier de la Gendarmerie royale du Canada transféré là-bas. Elle a poursuivi son entraînement dans des conditions encore plus compliquées. Faute d’heures suffisantes dans un gym local, elle a conçu sa propre salle dans un abri d’auto à l’arrière de sa maison.

Elle a effectué sa préparation pour Londres avec Walter, lui-même ancien haltérophile, Guy Marineau, son nouvel entraîneur québécois qui la conseillait à distance par vidéo, et Jeane Lassen, ex-coéquipière de Pékin, blessée au dos, mais qui voulait aider son amie à réaliser son rêve.

Le 31 juillet 2012, au Centre ExCel de Londres, Girard a gagné la médaille de bronze des moins de 63 kg malgré une sérieuse blessure à l’épaule qui l’avait empêchée de lever pendant la semaine avant la compétition.

Après avoir raté sa dernière barre à l’épaulé-jeté, elle croyait que le cauchemar de Pékin se répétait. Mais Walter a montré trois doigts pour lui indiquer sa position finale. Elle a pleuré. À 28 ans, l’Abitibienne est devenue la première haltérophile canadienne médaillée olympique.

Elle en était très heureuse. Elle avait bien vu ces rivales à la pilosité faciale prononcée et à la morphologie suspecte. Certaines lui ont même admis faire usage de produits dopants. Mais il en était ainsi dans son sport et elle croyait que son histoire se terminait là.

Quatre ans plus tard, Girard était chez ses parents à Rouyn-Noranda quand Walter a reçu un texto : la médaillée d’or de Londres, la Kazakhe Maiya Maneza, avait échoué à un contrôle antidopage à la suite d’un processus de réexamen des échantillons par le Comité international olympique (CIO). Un mois après, la Russe Svetlana Tzarukaeva, qui avait hérité de l’or, s’est également fait pincer. Girard était championne olympique, la 13e de l’histoire du Québec aux Jeux d’été.

Ce n’était pas fini. En août de la même année, Girard a appris que la Kazakhe Irina Nekrassova, qui avait enlevé l’argent à Pékin en 2008, avait aussi subi un test positif à une substance interdite. En quelques mois, elle est passée de médaillée de bronze olympique à championne et double médaillée. Ce n’est qu’en avril dernier que le CIO a confirmé l’attribution des deux nouvelles médailles.

Hier matin, dans le foyer du Centre national des arts d’Ottawa, Christine Girard est enfin montée sur le podium pour recevoir la médaille de bronze de Pékin, 3765 jours après la fin de sa compétition.

Les membres de sa famille, ses amis et quelque 200 dignitaires et gens de sport réunis par le Comité olympique canadien (COC) l’ont chaleureusement applaudie. Puis, elle a fait un pas à sa droite pour grimper sur la plus haute marche et accepter l’or de Londres qui lui était dû, 2316 jours après la conclusion de l’épreuve. Nouvelle ovation.

Deux médailles au cou et bouquet de fleurs à la main, Girard s’est tournée vers le drapeau canadien pendant l’interprétation de l’hymne national canadien par une chorale d’élèves de l’école FACE, de Montréal. Elle souriait en regardant ses trois enfants assis dans la première rangée : Philip, 4 ans, qui pensait que c’était la fête de sa mère, Alianna, 2 ans et demi, et Samuel, 9 mois.

« Pour moi, c’est la victoire du sport propre », a exprimé Girard au micro durant un court échange avec un animateur.

Fière d’être Canadienne

La femme de 33 ans aurait pu choisir de recevoir ses médailles aux prochains Jeux de Tokyo en 2020, comme le lui a proposé le CIO, mais elle a préféré cette cérémonie plus intime qui, surtout, se déroulait au Canada.

« Je voulais vraiment que mes médailles transmettent un message important pour les athlètes ici, dans notre pays, a-t-elle fait valoir. Pour qu’ils continuent à croire en leurs rêves et qu’ils croient que c’est possible d’arriver au top en restant fidèle à nos valeurs, en restant propre. C’est pour ça que j’ai choisi ça. »

Dans les circonstances, elle estime que l’attente a valu la peine. « Ç’a été vraiment long, mais il y a toujours deux côtés à une histoire. On peut penser que ça fait tellement longtemps que ça n’a plus de sens, ou on peut y trouver un sens et c’est ce que je choisis de faire. »

« Je veux partager cette histoire. Je veux que les Canadiens puissent être fiers de ce moment. C’est une victoire pour tout le monde. »

— Christine Girard

Elle ne tient pas rigueur aux athlètes dopées qui ont spolié ses moments à Pékin et à Londres. Elle les plaint, plutôt, et blâme leur entourage. « J’ai parlé à des athlètes qui étaient forcées de se doper. Ça me rend extrêmement fière d’être Canadienne, extrêmement chanceuse d’avoir grandi dans un pays où ce n’était pas ça. Je ne suis donc pas fâchée contre ces femmes-là. Je suis juste vraiment déçue pour elles qu’elles aient grandi dans un pays où c’était différent. »

Elle concède qu’elle a perdu de l’argent, de meilleures conditions d’entraînement et « certainement une vie différente ». Elle s’attend à recevoir 10 000 $ du Fonds d’excellence des athlètes du COC, soit le manque à gagner pour la prime de 20 000 $ normalement versée à un médaillé d’or olympique.

« Un peu d’amertume »

Si les Jeux de Londres ont été un événement heureux, l’expérience de Pékin lui laisse un goût plus désagréable. « La médaille de 2008 que j’ai maintenant a été la plus difficile à accepter, il y a deux ans. Parce que mes quatre ans entre 2008 et 2012 ont été extrêmement difficiles. Je me suis entraînée dans un abri d’auto à peine chauffé. Ce n’était vraiment pas évident. Dépression, burn-out. J’ai eu cinq entraîneurs. Je suis passée à travers beaucoup de choses. Ça n’allait pas bien. Ç’a été vraiment difficile. »

Au moment de sa compétition, l’équipe canadienne n’avait pas encore remporté une seule médaille, ce qui avait provoqué une sorte de psychodrame politico-médiatique.

« Quand je pense à cette médaille-là, à comment je me suis sentie, comme devant un échec après avoir terminé quatrième, c’est sûr qu’il y a un peu d’amertume de penser que je n’aurais pas dû le vivre comme ça. En fait, j’aurais dû être la première médaillée de notre pays à ces Jeux olympiques. Ça a pris trois jours de plus avant qu’on ait une première médaille. L’attention médiatique que j’aurais donc dû avoir aurait été complètement différente. Ça, c’est le côté un peu négatif. On se concentre sur le positif et on continue. »

Ne se jugeant pas suffisamment informée, Girard préfère réserver ses commentaires sur la réadmission récente de la Russie par l’Agence mondiale antidopage à la suite du scandale de Sotchi. Elle relève que beaucoup de travail est abattu sur la scène internationale. Elle a pu le constater le mois dernier lors d’un symposium à Londres, où elle a témoigné en compagnie de sommités sur le sujet.

Une affaire de famille

En plus de ses enfants et de Walter, elle a reçu ses deux médailles à Ottawa devant sa mère Aline et son père Gaétan, descendus de Rouyn-Noranda pour l’occasion, et deux de ses trois sœurs avec neveux et nièces.

Pendant plusieurs années, M. Girard a tenu le club local à bout de bras à la suite du départ de l’entraîneur pour cause de maladie. Ses quatre filles y ont levé. Il se souvient que ses collègues à la mine de nickel Raglan, dans le nord du Québec, s’étaient cotisés pour soutenir Christine, qui avait pu acheter une barre plus adéquate et payer pour le voyage de son entraîneur Yovan Fillion à Pékin.

Ses parents avaient assisté à la compétition de Londres en compagnie de l’ex-président déchu du COC Marcel Aubut. « Ça rebrasse des émotions, c’est sûr », a indiqué M. Girard, le petit Samuel dormant sur son épaule.

Déjà à l’époque, ils se doutaient que quelque chose clochait. « Je ne comprenais pas pourquoi elles n’avaient pas testé positif, a souligné M. Girard. Ça paraît tellement à l’œil nu. »

« On se disait : ce n’est pas juste, a renchéri sa mère, Aline Gaudet. [Des compétitions], il pourrait y en avoir pour ceux qui sont dopés, et il pourrait y en avoir pour ceux qui sont propres. Ce n’est pas juste de les mettre ensemble. »

Jeane Lassen a interrompu la mêlée de presse pour lever un verre en l’honneur de l’haltérophile.

Elle a rappelé avec amusement que 200 jours avant le début des Jeux de Londres, elle avait partagé une crème glacée avec son amie à Vancouver. Elles l’ont refait 100 jours avant en se disant que la prochaine fois, ce serait pour célébrer sa médaille. Promesse tenue, elles ont mangé une autre crème glacée dans les coulisses quelques minutes avant la cérémonie du podium à Londres.

Hier matin, à Ottawa, c’est une flûte de champagne que Lassen a levée avec Christine Girard, « l’athlète la plus résiliente, la plus flexible, la plus positive, qui peut être le visage du sport sans drogue au Canada ».

Après 10 ans dans la région de Vancouver, Girard a déménagé l’été dernier à Gatineau pour se rapprocher de sa famille. Bachelière en enseignement des mathématiques, elle veut maintenant étudier en ergothérapie. Elle a aussi l’intention de faire partager son savoir et son expérience comme entraîneuse dans un club d’haltérophilie de la région. Elle en aura long à raconter.

Les champions olympiques québécois aux Jeux d’été

Christine Girard haltérophilie 63 kg Londres 2012

Dominic Sieterle aviron huit masculin Pékin 2008

Éric Lamaze équitation saut d’obstacles Pékin 2008

Sébastien Lareau (avec Daniel Nestor) tennis double masculin Sydney 2000

Bruny Surin (avec Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Donovan Bailey et Carlton Chambers) athlétisme relais 4 x 100 m Atlanta 1996

Sylvie Fréchette nage synchronisée solo Barcelone 1992

Carolyn Waldo nage synchronisée solo et duo Séoul 1988

Alwyn Morris (avec Hugh Fisher) kayak K2-1000 m Los Angeles 1984

Sylvie Bernier plongeon 3 m féminin Los Angeles 1984

Bert Schneider boxe poids mi-moyen Anvers 1920

George Hodgson natation 400 m et 1500 m Stockholm 1912

Walter Hewing tir fosse Londres 1908

Étienne Desmarteau athlétisme lancer du poids St. Louis 1904

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