Justice

Maman est là

Elles sont omniprésentes à toutes les étapes du processus judiciaire, de la comparution à la libération conditionnelle. Loin de s’estomper, l’attachement d’une mère pour son enfant criminel devient plus fort. Certes, elles ne sont pas seules ; des pères et des proches assistent aussi aux procès. Toutefois, ce sont surtout des mères qu’on croise dans les salles d’audience et dans les couloirs des palais de justice.

Un dossier de Luc Boulanger

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Être forte pour son fils

À 6 h, par un petit matin gris et froid de novembre, Sylvie Drapeau et son conjoint se font réveiller brusquement. Des policiers « ont envahi » leur domicile pour arrêter leur cadet de 20 ans. Depuis ce jour-là, voilà sept ans, la mère de famille vit par procuration. « Si mon fils est triste, je suis triste ; s’il est de bonne humeur, je suis heureuse ; s’il ne m’appelle pas une journée, je suis morte d’inquiétude », confie-t-elle en séchant ses pleurs.

Sept mois plus tard, en juin 2012, le fils de Mme Drapeau, Hugo Chaloux, a plaidé coupable au palais de justice de Saint-Jérôme. Il a été condamné à deux ans de prison pour leurre informatique et agression sexuelle sur 11 adolescentes. Le jeune homme est depuis inscrit au registre des délinquants sexuels, et ce, à perpétuité.

« Je dis souvent que mon fils n’est pas juste un délit. Et pas le monstre que certains prétendent, même si son crime demeure terrible. Mais avec la médiatisation des histoires de délinquance sexuelle aux nouvelles, mon fils en portera les stigmates toute sa vie », constate amèrement sa mère, rencontrée au local de Relais Famille, dans le quartier Villeray, en juin dernier.

Une force cachée

Toute comme Mme Drapeau, les proches d’enfants accusés au criminel subissent souvent un choc post-traumatique. Sur le coup, avec les comparutions, les questions d’avocats, le procès et l’emprisonnement, la famille est occupée. On n’a pas le temps de déprimer. Et tout le monde doit se montrer fort, ou du moins ne pas craquer, devant un enfant aux prises avec des difficultés.

« J’ai puisé dans mon fond de résilience, témoigne Mme Drapeau. Les journées avant d’aller au palais de justice, j’étais toujours extrêmement anxieuse. Mais une fois dans la salle d’audience, je ne laissais rien paraître. Je voulais que mon fils me voie forte, afin qu’il ne sombre pas encore plus dans le gouffre. »

Pourquoi maman est (presque toujours) là ?

Le cœur d’une mère est un abîme au fond duquel se trouve un pardon, dit le poète. Or, une mère doit-elle toujours porter le fardeau du crime de son enfant ? La réponse est non. Mais souvent, très souvent, elle se sent obligée d’aller au front, car son amour est plus grand que chacun des gestes commis par son enfant. Les bons, comme les mauvais.

Selon la psychologue Rose-Marie Charest, la force du lien est directement proportionnelle au degré (du sentiment) de culpabilité maternelle.

« Dès sa naissance, on se sent responsable de son enfant ; celui-ci est totalement dépendant de nous. Alors, avec la responsabilité vient la culpabilité. Un parent qui voit son enfant mal tourner se demandera : “Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?” »

— La psychologue Rose-Marie Charest

En marge de la sentence de leur progéniture, les parents sont aussi condamnés par la société. « On fait leur procès et on les dépeint en mauvais parents devant le tribunal et dans les médias, ajoute Rose-Marie Charest. Les séquelles restent, et ce, bien des années après que leurs enfants ont payé pour leur crime. »

Dans ses bras

Durant la peine de son fils, Sylvie Drapeau est allée le visiter chaque semaine à La Macaza, une prison fédérale dans les Laurentides. « Je me souviens encore de la première fois que je l’ai pris dans mes bras, dit-elle, encore émue. Ça faisait plus d’un an que je ne l’avais pas touché, car dans les autres établissements où il était en détention préventive, une vitre nous séparait… »

Malgré sa résilience, la dépression finira par rattraper la mère du cyberprédateur. « Pendant un an, je pleurais chaque matin en me réveillant. Je faisais des cauchemars, toujours le même : je voyais des gyrophares de voiture de police illuminés à travers la fenêtre de ma chambre à coucher. »

Avec le temps, Mme Drapeau a traversé d’autres épreuves. Elle va changer d’emploi, puis se séparer de son mari. Mais elle résiste : « J’ai découvert en moi une force cachée. Le temps m’a permis de rester debout et de continuer ma vie avec ses hauts et ses bas », dit-elle.

« Encore aujourd’hui, poursuit-elle, je me pose sans cesse des questions dans ma tête. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? Pourquoi mes voisins me dévisagent-ils ainsi ? Or, le pire, c’est que je n’aurai jamais de réponse à toutes ces questions. »

Le réconfort, elle le retrouve à Relais Famille (voir autre onglet), grâce à l’entraide et au partage avec d’autres femmes qui ont vécu des « tranches de vie » semblables à la sienne. Bien que sa vie soit désormais divisée en deux : avant et après ce matin du 28 novembre 2011.

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« Un lien avec l’humanité »

« Maman, je t’aime… »

C’est la dernière phrase prononcée par Guy Turcotte au téléphone à sa mère, avant de tuer ses deux enfants, en février 2009. Le lendemain matin, Marguerite Fournier, terriblement inquiète, arrive au domicile de son fils. Avant même de descendre de la voiture avec son mari, Mme Fournier pressent le drame : « Le store du salon était fermé. Ce n’est pas dans ses habitudes : Guy adore la lumière. La première chose qu’il fait, en se levant, c’est de lever le store… »

Dans les coulisses de ces grands théâtres de la misère humaine que sont les palais de justice, chaque jour, en assistant aux procès, on constate une chose : les mères sont (presque) toujours là. Comme si, pour rien au monde, elles n’abandonneraient un rejeton en détresse.

Selon Pierre Poupart, entre autres avocat de Guy Turcotte, il y a quelque chose de « métaphysique » dans ce lien entre une mère et son enfant dans le malheur.

« Lorsqu’un détenu arrive dans le box des accusés, peu importe son âge, la première chose qu’il fait, c’est de chercher du coin de l’œil une personne dans la salle qui lui rappelle son lien avec l’humanité. Et cette personne, c’est souvent sa mère. »

— Me Pierre Poupart

Me Poupart a accepté de répondre aux questions de La Presse si on ne l’interrogeait pas sur la cause de son célèbre client.

« Pour une mère, un enfant ne se résume pas à son crime », explique la psychologue bien connue Rose-Marie Charest. « Puisqu’elle a été présente à tous les stades du développement de son enfant, elle le voit dans sa globalité ; avec ses forces, ses faiblesses et sa vulnérabilité. Cet amour-là, inconditionnel, est de l’ordre de la biologie : c’est lié à la survie de l’espèce. »

Et les pères ?

Évidemment, les mères ne sont pas seules à la barre pour soutenir leur enfant. Les pères s’occupent aussi de leur fils ou de leur fille ayant des problèmes avec la justice. Les conjoints et les autres membres de la famille sont là aussi. En avril dernier au palais de justice de Québec, Manon Marchand était accompagnée de son mari à chaque étape des observations sur la peine de son fils, Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie à la mosquée de Sainte-Foy. Le couple a même transmis une lettre aux médias, un an après la tragédie du 29 janvier 2017.

Toutefois, dans la (très) grande majorité des cas, c’est la mère qui accuse le coup. La Presse a parlé à une douzaine d’avocats de la défense ayant entre 20 et 35 ans d’expérience. Ils nous confirment tous ceci : sauf en cas de force majeure, les mères sont omniprésentes et suivent les procès de leur enfant avec attention.

D’après Me Sandra Brouillette, elles sont même plus nombreuses de nos jours qu’à ses débuts dans la profession. En raison d’une augmentation de la détresse chez les jeunes délinquants, avec les problèmes croissants de santé mentale, d’itinérance et de toxicomanie.

« Les mères sont là et elles sont là à toutes les étapes du processus judiciaire : de la comparution au procès en passant par la libération conditionnelle. »

— Me Sandra Brouillette

« Elles prennent les rendez-vous avec les avocats, paient leurs honoraires et vont transférer de l’argent à leur fils en prison », ajoute Me Brouillette.

L’avocate, qui a entre autres représenté le motard Stéphane Godasse Gagné, se souvient d’un juge qui a exigé, dans les garanties de conditions de mise en liberté d’un prévenu, que celui-ci retourne habiter chez sa mère. Il avait 32 ans…

Le refuge du criminel

« Pour un accusé, sa mère, c’est son refuge, son ancre, estime de son côté Me Richard Dubé. Tout au long du procès, on voit bien que les mères acceptent l’épreuve sans broncher. Durant les témoignages, leur regard est tourné vers le sol, dans un mélange d’amour et de résignation ; comme si elles portaient sur leurs épaules le fardeau des crimes de leur progéniture. »

Comment imaginer qu’un enfant qu’on a mis au monde, allaité, protégé et tant aimé puisse commettre un crime odieux ? Voilà la question que Sue Klebold, mère de l’un des deux auteurs du massacre de Columbine, aux États-Unis, se pose depuis 1999. Dans Columbine : comment mon fils a-t-il pu tuer ?, cette femme raconte sa douleur immense depuis la tragédie. « Cet individu – élevé sous mon toit, l’enfant que je croyais avoir imprégné de mes valeurs, à qui j’avais appris à dire s’il vous plaît et merci […] – cet individu avait tué des gens et prémédité une destruction encore plus considérable », écrit Sue Klebold dans son livre-choc.

« Ma mère est parfaite »

Néanmoins, les mères de criminels n’ont pas toutes un sentiment de honte ni de culpabilité. Il y a aussi « les aimantes, les battantes et les courageuses » ; celles qui plaident l’innocence de leur enfant au monde entier.

Comme Aïcha El Wafi, mère de Zacarias Moussaoui, le « 20e pilote de l’air », condamné à la prison à vie pour complicité dans les attentats du 11 septembre 2001. « J’aime mon fils plus que jamais. Je pense souvent au garçon [de 13 ans] qu’était Zacarias quand nous nous sommes installés dans ma maison du sud de la France. Il a toujours été gentil, très affectueux », a confié la mère au journal The Independent, en 2011.

À Paris, en octobre dernier, le témoignage de Zoulikha Aziri, mère de Mohamed Merah, auteur des attentats de Toulouse en 2012, au procès de son autre fils Abdelkader a été qualifié d’insultant par les familles des victimes du terroriste. « À la barre, Zoulikha Aziri, en voile jaune et robe blanche, a nié sans relâche, sans écouter les questions. “Abdelkader est innocent, il a rien fait !”, a-t-elle répété, se contredisant, se parjurant, devant les proches des victimes sous le choc », a rapporté L’Obs.

D’ailleurs, Abdelkader avait dit ceci en interrogatoire au procès : « Ma mère, elle est parfaite. Elle donnerait sa vie pour moi. »

Victimes collatérales

Bien sûr, l’amour inconditionnel d’un enfant n’est pas une garantie à vie. Criminel ou innocent. « Par exemple, on voit certaines mères couper les liens avec un fils homosexuel », illustre Rose-Marie Charest.

« Toutes les mères ne sont pas en fusion avec leur enfant. Or, une mère qui renie son enfant est souvent malheureuse pour le reste de ses jours. »

— La psychologue Rose-Marie Charest

À l’inverse, les mères qui (sur)protègent leurs enfants ne sont pas mieux. « C’est un couteau à double tranchant », croit le psychiatre Gilles Chamberland. « Si certaines mères sont critiques envers les gestes d’un fils criminel, d’autres vont le défendre contre vents et marées. Elles blâment tout le monde sauf leur enfant : le système, la justice, l’école, les mauvais amis, la drogue, la DPJ, etc. Ce qui risque de nuire à sa réhabilitation », note cet expert souvent appelé à témoigner en cour.

En avril dernier, le juge François Huot a défendu en cour les parents du tueur de la mosquée de Québec : « À mon sens, Raymond Bissonnette et son épouse sont des victimes collatérales dans cette affaire et je suis convaincu qu’ils souffrent énormément. J’en appelle à votre charité et, peut-être, à votre foi de ne pas les affliger davantage. »

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Briser l’isolement

Dans la foulée du procès et de l’emprisonnement d’un proche, la plupart des familles sont « au bout du rouleau ». « Elles vont se briser ou s’isoler du reste de la société. Beaucoup de parents ne veulent plus sortir de la maison », raconte Kim Gilbert, intervenante à l’organisme Relais Famille.

Pour briser cet isolement, Relais Famille a vu le jour en 1998 à Montréal. L’organisme vient en aide aux membres de familles de personnes en instance de détention, en détention ou en libération après avoir fait de la prison. Il bénéficie d’une (maigre) subvention du ministère de la Famille, des Aînés et de la Condition féminine et emploie une personne. Le reste du personnel est constitué de bénévoles.

Malgré des besoins criants, il s’agit de l’unique organisme au Québec qui a la mission de s’occuper des « victimes collatérales » de la criminalité (sans minimiser la souffrance des proches des victimes d’actes criminels qui ont bien sûr des besoins urgents). Environ 150 personnes sont membres actifs ou inactifs, dont 95 % de femmes, mères ou conjointes de personnes ayant un dossier criminel.

« On leur donne autant un soutien psychologique que des conseils juridiques », explique Mme Gilbert (une avocate criminelle est membre du C.A.). Relais Famille organise des ateliers d’écriture et des conférences. Monique Lépine, mère du tueur de Polytechnique, y a déjà donné un témoignage. « C’est un havre, un lieu où les proches se sentent à l’abri du jugement des autres », souligne l’intervenante.

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