Décryptage Algérie

Les manifestants remportent une première manche

Il aura suffi de 18 jours d’une mobilisation sans précédent pour que le président algérien Abdelaziz Bouteflika renonce à briguer un cinquième mandat et annule le scrutin présidentiel du 18 avril, le reportant à une date indéterminée.

Dans un message à la nation publié hier, le dirigeant de 82 ans, qui est à la tête du pays depuis deux décennies, affirme avoir compris « le message porté par les jeunes » et reconnaît le caractère pacifique des manifestations des derniers jours.

L’homme, que l’on n’a pas entendu parler en public depuis l’accident vasculaire cérébral qui l’a terrassé en 2013, va jusqu’à affirmer qu’en réalité, il n’avait jamais envisagé de briguer la présidence pour la cinquième fois.

« Il n’y aura pas de cinquième mandat et il n’en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m’assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l’assise des fondations d’une nouvelle République », assure le texte du président, qui a quitté l’hôpital où il était soigné en Suisse pour rentrer en Algérie dimanche.

C’est pourtant l’annonce de sa candidature, le 10 février, puis son dépôt officiel le 3 mars qui ont été à l’origine de la vague de protestation qui s’est répandue à travers le pays entier.

Pressé par la rue, Abdelaziz Bouteflika avait d’abord annoncé qu’il n’irait pas jusqu’au bout de son prochain mandat et qu’il lancerait une « conférence nationale inclusive » dès sa réélection. Cette promesse n’a pas convaincu les protestataires. Au contraire, le mouvement d’opposition s’est intensifié. Il ne se contente plus d’appeler au départ d’un président grabataire. Il veut le départ de tout son régime.

Dès dimanche, un appel à une grève de quatre jours était suivi notamment dans les ports du pays, complètement paralysés. Des juges ont déclaré qu’ils ne valideraient pas le processus électoral de la présidentielle. Différents segments de la population, comme les avocats et les étudiants, ont continué à manifester hier.

Abdelaziz Bouteflika s’est donc résolu à lâcher du lest, encore une fois. Avec ses annonces d’hier, réussira-t-il à calmer les esprits et à convaincre les Algériens qu’ils peuvent ranger leurs pancartes ?

C’est peu probable, si l’on se fie à quelques réactions recueillies hier auprès d’Algériens qui se sont joints au mouvement de protestation.

Réactions mitigées

« L’annonce a été accueillie par une explosion de joie », reconnaît le journaliste Arezki Ibersiene, du Temps d’Algérie, qui se trouvait parmi un groupe de 500 protestataires du milieu artistique lorsque la nouvelle du report de la présidentielle et du retrait de la candidature de Bouteflika est tombée, hier soir.

C’est une première victoire, mais ce n’est pas assez, souligne-t-il. « Pour l’instant, Bouteflika reste au sommet de l’État, il veut organiser la transition, alors que les Algériens veulent la fin de son régime. »

Le report du vote et le retrait de la course présidentielle sont « une bonne chose, ce sont les premiers résultats des manifestations, mais il faut que ça continue », renchérit l’avocate algérienne Aouicha Bekhti.

« Les Algériens veulent un vrai changement, il ne suffit plus de focaliser sur le départ du président, on veut la fin de l’oligarchie. »

— Aouicha Bekhti, jointe à Alger hier

Elle craint que les propositions de changement détaillées dans la lettre de Bouteflika (remaniement ministériel, mise sur pied d’une conférence nationale chargée d’organiser la prochaine présidentielle et création d’un gouvernement de transition en attendant) ne constituent qu’une manière déguisée de s’accrocher au pouvoir. « Il cherche à gagner du temps. »

Une autre Algérienne opposée au régime Bouteflika, Cherifa Kheddar, est encore plus tranchante. « Ces annonces représentent un simple saupoudrage, elles sont loin de répondre à la revendication de la rue. »

Les Algériens ont aussi le sentiment que la démission forcée du premier ministre Ahmed Ouyahia, qui a d’ailleurs dû être hospitalisé hier, et son remplacement par Noureddine Bedoui, jusque-là ministre de l’Intérieur, ne constituent que des manœuvres dilatoires brandies par un régime acculé au pied du mur.

« Tout ce remue-ménage cache mal une certaine crainte du pouvoir de voir la situation échapper à tout contrôle », avance l’enseignant à la retraite Cherif Lefgoum, joint par internet hier.

Les protestataires réussiront-ils à maintenir la pression sur le pouvoir ? Ce dernier parviendra-t-il à convaincre les Algériens qu’il est vraiment en train de répondre à leurs demandes ? L’armée continuera-t-elle à regarder cette confrontation sans bouger ?

Chose certaine, l’épreuve de force algérienne ne fait que commencer.

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