Analyse

Voter « stratégique »… déjà ?

La tournée de la Coalition avenir Québec (CAQ) était à Saint-Colomban, dans les Laurentides, terreau traditionnellement fertile pour le Parti québécois (PQ). François Legault a saisi l’occasion pour interpeller ses « amis péquistes » et pour les appeler à sortir les libéraux du pouvoir.

« Je veux que le message porte à ceux qui ont voté pour le PQ en 2014. Cette fois-ci, si vous voulez battre les libéraux, il ne faut pas que le vote s’éparpille. Il faut se concentrer à la CAQ […], le seul parti qui peut faire battre le gouvernement libéral », a-t-il laissé tomber. « Pour ceux qui ne sont pas contents, il y a juste un parti qui peut battre les libéraux, c’est la CAQ. Je parle entre autres à mes amis péquistes, le seul parti qui peut battre les libéraux, c’est la CAQ », a martelé le chef caquiste, en frappant sur son lutrin.

Et comme pour diluer l’effet des « amis péquistes » de jeudi, M. Legault, hier, faisait un appel similaire aux libéraux. Il soulignait que le parti de Philippe Couillard était devenu aussi dépensier que Québec solidaire. Mais il en remettait une couche sur les péquistes en soulignant qu’ils allaient « perdre leur vote » inutilement. Les stratèges de M. Legault s’en défendent bien, mais en sollicitant aussi ouvertement les appuis du PQ, la CAQ semble admettre qu’elle ne pourra plus attirer de libéraux.

En fait, en tournée en Estrie hier, M. Legault a souligné sans ambages vouloir récupérer tout le vote des électeurs qui s’estimaient « conservateurs avec un petit c » – les Québécois qui adhéraient au principe d’un gouvernement déterminé à réduire le fardeau fiscal et soucieux de rester vigilant quant aux dépenses.

À ce stade de la campagne, la stratégie surprend – certains stratèges de la CAQ croyaient même qu’il avait un peu échappé cette sortie. 

Or, loin d’être spontanée, elle était inscrite dans le discours écrit pour M. Legault. Habituellement, ces appels au vote stratégique, l’hallali, le ralliement des insatisfaits pour éjecter un gouvernement longtemps au pouvoir surviennent en fin de campagne – quelques jours avant le scrutin. Quel impact aura cet appel quand M. Legault le reprendra dans la dernière ligne droite ? Ici, on rappelle que le vote par anticipation – les 23 et 24 septembre – prend plus d’importance à chaque scrutin, de sorte que l’appel au ralliement n’est peut-être pas si prématuré.

Généralement, cet appel solennel du chef survient comme au sommet d’un crescendo, dure deux ou trois jours et, surtout, est appuyé par une campagne publicitaire ciblée. Rien de tout ça dans l’appel de Saint-Colomban. Désormais, il faut s’attendre à ce que François Legault tape sur ce clou des « 15 ans du régime libéral » fréquemment jusqu’au 1er octobre, assure-t-on à la CAQ.

Philippe Couillard a accueilli avec indifférence l’injonction du chef de la CAQ aux péquistes comme aux libéraux. Jean-François Lisée a tourné en ridicule cette stratégie qui, selon lui, trahit le sentiment de « panique » d’un chef qui sent « que le tapis est en train de lui glisser sous les pieds ».

Une situation plus rare au Québec

Au Québec, l’appel au vote de toutes les allégeances contre un parti n’est pas si fréquent. En 1985 et en 2003, les libéraux faisaient face à un seul adversaire, le PQ. Robert Bourassa, en 1985, a joué la carte de l’équipe économique – le PQ avait fait deux mandats et avait traversé une course à la direction qui avait divisé. En 2003, Jean Charest était vite parvenu à définir l’adversaire adéquiste : insuffisamment préparé. Le seul véritable adversaire était le PQ qui, lui aussi, avait deux mandats dans la besace.

En 2007, ce fut l’erreur de Jean Charest – les libéraux n’avaient que bien tard vu la montée de l’Action démocratique du Québec. En 2014, un stratège du PQ s’était attiré les foudres de ses collègues pour avoir laissé diffuser une publicité demandant aux électeurs de donner un « mandat majoritaire » à Pauline Marois, un aveu de faiblesse. Les électeurs ont décidé de basculer de l’autre côté.

À Ottawa, où on retrouve depuis longtemps plus de deux partis en lice, ces déplacements d’électeurs sont plus fréquents. 

Le dernier a été percutant : aux élections de 2015, les électeurs néo-démocrates ont senti que la fragmentation du vote permettrait à Stephen Harper d’être reporté au pouvoir. Ils ont glissé en bloc dans le camp de Justin Trudeau et donné une nette majorité au Parti libéral du Canada. Les syndicats, en particulier la FTQ au Québec, sont aussi intervenus dans la campagne en incitant leurs membres à voter pour le parti le plus à même de défaire le candidat conservateur dans une circonscription.

En 2011, pour freiner le transfert vers les néo-démocrates de Jack Layton, le Bloc québécois a tiré en panique sur le frein de secours. Tous les alliés ont été appelés, de Gérald Larose le syndicaliste jusqu’à l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. Rien n’y a fait ; la vague orange a balayé le Québec.

Aux élections précédentes, celles de 2008, le Bloc avait eu moins de mal à stopper les conservateurs au Québec – c’était les élections où les artistes québécois s’étaient mobilisés contre le gouvernement Harper. Les libéraux provinciaux sont même devenus des alliés objectifs du Bloc québécois – M. Charest, en « Capitaine Québec », avait lancé sa propre campagne quelques semaines plus tard.

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