Chronique

Ces vieilles de 50 ans

Si l’année 2018 fut marquée par une vaste réflexion sur l’égalité hommes-femmes, 2019 prend son élan avec des propos qui démontrent bien que ce chantier est loin d’être achevé. Cette note dissonante, qui nous parvient de la France, est de l’auteur et chroniqueur Yann Moix.

Connu pour ses déclarations piquantes et dérangeantes, celui qui a longtemps sévi à l’émission On n’est pas couché, a récemment déclaré à une journaliste du magazine Marie-Claire qu’il est « incapable d’aimer une femme de 50 ans ». Yann Moix, qui a justement eu 50 ans en mars dernier, trouve que cela est carrément inconcevable pour lui.

« Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout », a déclaré Moix avant de préciser qu’il sera en mesure d’être séduit par une femme de 50 ans quand il en aura 60.

Le polémiste, qui ne semble pas une seconde douter de son sex-appeal, ne s’est pas gêné pour ajouter qu’il a une nette préférence pour les jeunes Asiatiques, notamment les Coréennes, les Chinoises et les Japonaises.

Évidemment, ces propos ont eu pour effet de créer une vague de réactions vives et variées.

D’un côté, il y a eu les insultes, comme celle de l’animatrice et comédienne Valérie Damidot qui a écrit sur Twitter que, de toute façon, les femmes quinquagénaires n’avaient pas envie de son « micro kiki ».

Pour sa part, la journaliste et romancière Sophie Fontanel a publié sur le site du Nouvel Obs un billet où elle remet plutôt adroitement l’auteur à sa place. Dans un texte intitulé Le gilet jeune, elle écrit : « Est-ce que “la franchise” que vous invoquez est une vertu suprême ? Combien de femmes, faisant l'amour avec vous, ont-elles tu ce qu'elles ressentaient vraiment, franchement, pour votre plus grand plaisir ? »

Faisant écho à l’adage qui dit que toute vérité n’est pas bonne à dire, Sophie Fontanel ajoute : « Est-ce que la vérité, si faite de pensées malodorantes, doit-elle être partagée telle quelle, sans filtre, ou bien vaut-il mieux garder son caca pour soi ? »

Plusieurs hommes, comme Mathieu Kassovitz, ont également dénoncé les propos de Yann Moix. L’acteur et cinéaste a carrément traité le chroniqueur de « merde ». Mais d’autres confrères sont venus à sa rescousse. Pour le psychanalyste Gérard Miller, il ne faut pas juger trop vite le « fantasme » de Moix qui peut apparaître comme étant « raciste et misogyne ».

« Au nom de quelle normalité allons-nous le juger ? a dit l’analyste français. Rien de ce que son désir l'entraîne à faire ne tombe sous le coup de la loi. Ne commençons pas à juger nos semblables en hiérarchisant leurs fantasmes. »

Au Québec, sur certains réseaux sociaux, des gens n’ont pu s’empêcher de souligner que ce commentaire sur le désintéressement des femmes de 50 ans venait… d’un Français. Je ne tomberais pas dans le jeu de la généralité. De même que je pense qu’il faut éviter un écueil dangereux, à savoir que ce genre de pensée ne peut qu’émaner du genre masculin.

En plus de son inutilité et de sa brutalité, la pensée de Moix sur les femmes de 50 ans intervient alors que nous sortons d’une année où la question du rapport égalitaire entre les deux sexes a nourri mille et une réflexions.

Yann Moix, un homme intelligent, est tout à fait conscient de cela. Mais en bon provocateur qu’il est et en pleine promotion de son nouveau roman, il n’a pas su tourner sa langue.

Cela dit, au-delà de ces propos maladroits et ravageurs, se cache le grave et énorme problème du culte de la jeunesse. C’est cette calamité qui permet à un homme comme Yann Moix de dire en toute candeur une telle connerie. C’est à cela qu’il faut s’intéresser et s’attaquer.

Cette recherche désespérée de la jeunesse éternelle a pris des proportions gigantesques au cours des dernières années. J’applaudis la médecine quand elle permet de prolonger la vie, mais je maudis cette machine qui offre l’effacement magique des rides et cette idée saugrenue qu’un épiderme verni est une garantie pour le succès.

Les podiums des défilés de mode regorgent de mannequins de 13 ans. Les magazines de mode masculine sont maintenant remplis d’adolescents de 17 ans. Quelle sera la prochaine étape ? Faire porter des costumes Lanvin à 18 000 $ par des gamins de 8 ans ? En cette ère du photoshopping et du contrôle absolu de l’image, les comédiennes et les animatrices de télé se mettent à fréquenter les injecteurs de Botox dès l’âge de 35 ans.

Les fabricants de produits de beauté, une industrie qui génère des centaines de milliards de dollars dans le monde, ne cessent d’inventer des crèmes, des huiles, des sérums et d’autres fluides censés empêcher la vieillesse. L’industrie de la chirurgie esthétique, qui a connu un bond prodigieux ces dernières années, s’occupe du reste en tirant ce qui pendouille et en ramenant le tout derrière les oreilles.

Avouez que c’est plutôt ironique !

D’un côté, il y a une industrie qui tente de nous faire croire que nous avons tous droit à la jeunesse éternelle. Et de l'autre, il y a toutes sortes de forces extérieures qui nous indiquent que nous avons atteint notre date de péremption.

Les jeunes sont les premiers à répondre présent pour nous rappeler que nous ne sommes plus dans le coup après 45 ans. Les patrons sont toujours là pour nous dire que nous avons atteint le fond du baril à 55 ans et que nous ne rapportons plus rien à l’entreprise. Et nous savons maintenant que nous pouvons compter sur Yann Moix pour dire aux femmes qu’elles n’ont plus le pouvoir de séduire une fois la cinquantaine amorcée. Tout va très bien, Madame la Marquise !

Et pendant ce temps-là, on continue de s'enduire le visage de crème deux fois par jour, d’aller voir son coiffeur tous les mois, de se faire shooter du collagène dans les babines et de se trémousser le popotin sur un tapis roulant pour être capable d’encore porter la taille de jeans qui nous honorait à 21 ans.

Alors que nous sommes actuellement très nombreux à nous ruer dans les gyms pour raffermir un ventre ou des pectoraux devenus flasques, demandons-nous pourquoi nous allons enchaîner les maudits redressements assis en invoquant tous les saints du paradis. Surtout, demandons-nous pour qui nous ferons cela. Pour nous-mêmes ou pour les autres ?

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