Nigeria

La mégalopole Lagos s’enfonce dans les eaux

Lagos, la ville « des lacs » d’Afrique de l’Ouest, est sous la menace constante de l’érosion côtière en raison du réchauffement climatique. Le phénomène est aggravé par le besoin d’espace toujours plus grand pour loger ses 20 millions d’habitants, et par le prélèvement de sable pour construire ses centaines de milliers de bâtiments.

Une muraille pour bloquer les eaux

Conséquence du réchauffement climatique, les eaux continuent leur irrémédiable ascension. L’océan Atlantique avance sur les côtes de l’ouest du continent africain de un à quatre mètres par an, selon un rapport de la Banque mondiale (BM, mars 2019), détruisant tout sur son passage. Des investisseurs privés milliardaires dotés de forts soutiens politiques ont donc décidé, dès 2007, de construire la « Grande Muraille » de Lagos : une digue de 8,5 km, faite de quelque 100 000 blocs de béton et « construite pour durer mille ans », a été dressée pour protéger Victoria Island, quartier huppé et cœur financier du pays. « En 2005, la côte autour de Victoria Island faisait face à un danger imminent », expliquent les promoteurs du projet sur le site officiel. « La route côtière avait disparu sous la pression de l’eau […], multipliant les inondations. De nombreux immeubles avaient été abandonnés », peut-on lire sur ce site. « Aujourd’hui, Lagos voit déjà les bénéfices de la Grande Muraille. Les routes autrefois inondées sont désormais praticables et les propriétés abandonnées ont été réinvesties », se réjouissent les promoteurs, qui voient dans ce « mur déflecteur » « une grande fierté pour le Nigeria ».

Défier la mer pour voir plus grand

Mais ils ne se sont pas arrêtés là. Entre le mur et la côte, sur plus de 6,5 km2, les promoteurs ont réensablé l’océan avec plus de 100 millions de tonnes de sable draguées des fonds de la mer pour fonder Eko Atlantic, quartier « afro-futuriste » d’où s’élèveront, ils le promettent, les plus hauts gratte-ciel du continent. Lorsque le baril dépassait encore les 100 $ et que la corruption et le blanchiment d’argent dictaient encore l’économie du Nigeria, il était facile de se prendre à rêver du « Dubaï de l’Afrique ». Mais aujourd’hui, la première économie d’Afrique se remet doucement de la terrible récession de 2016-2017 et Eko Atlantic tourne au ralenti. Pire, les Lagossiens commencent à ressentir les effets dévastateurs du projet sur le littoral des communautés environnantes. Les chercheurs et habitants des quartiers en aval d’Eko Atlantic affirment que la digue n’a fait que repousser la colère de l’océan ailleurs et aggraver le problème dans les autres quartiers.

Un quartier naît, un autre disparaît

Autrefois lieux de villégiature pour la classe moyenne de Lagos, les beaux appartements avec vue sur mer construits il y a un peu plus de 10 ans à Alpha Beach, un quartier de la petite classe moyenne à environ 12 km à l’est du projet de construction Eko Atlantic, ont été repris par les squatters. Une grande maison abandonnée est maintenant presque avalée par les dunes. « Avant Eko, nous avions de la nature, des palmiers et des cocotiers », raconte à l’AFP Wasiu Elegushi, propriétaire historique des terres d’Alpha Beach. La route d’Alpha Beach qui longeait la côte a disparu sous les vagues déferlantes de l’océan. « Les propriétaires des terrains ont peur de construire quoi que ce soit ici », confie Bobby Isowshe, un vendeur de boissons sur la plage. « Ils ont peur de l’eau. » « L’eau a commencé à monter, monter […]. Tout a été emporté », se désole M. Elegushi, qui affirme que « tout a commencé quand [les promoteurs] ont lancé Eko Atlantic ».

Un désastre prévisible

« Les conséquences du mur sur les marées étaient évidentes pour quiconque s’intéresse un tant soit peu à ce phénomène », estime Tunji Adejumo, professeur en architecture urbaine et de l’environnement à l’Université de Lagos. « Cela démontre que les promoteurs n’avaient aucune considération » pour le reste de la côte, dénonce ce spécialiste. Eko Atlantic n’a pas donné suite aux questions de l’AFP, mais les problèmes soulevés par la construction de la Grande Muraille et par le projet de quartier « afro-futuriste » sont emblématiques d’un phénomène bien plus vaste : l’ensemble de Lagos, mégalopole construite autour d’une lagune, s’enfonce dans les eaux. Les richissimes promoteurs d’Eko Atlantic n’ont fait que copier les techniques utilisées depuis des décennies pour grignoter de l’espace sur les eaux de la lagune, afin de loger plus de 20 millions d’habitants – personne ne connaît la taille exacte de Lagos, mégalopole tentaculaire.

La ville qui s’enfonce

Cœur économique du Nigeria, Lagos est l’une des villes les plus dynamiques et les plus peuplées au monde. Mais les logements et les terrains constructibles manquent pour héberger les centaines de milliers de nouveaux arrivants dans la « capitale de la débrouille ». Pelletée par pelletée, des millions de tonnes de sable ont été draguées des eaux pour faire du béton et étendre la superficie de la mégalopole. La ville avance sur l’eau, mètre par mètre, défiant les éléments. Mais autour de Lagos, les fonds de mer sont fissurés par autant de cratères qu’en compte la lune. Une étude confidentielle réalisée par le gouvernement local et que l’AFP a pu consulter révèle que le fond marin est percé de trous atteignant de sept à huit mètres de profondeur, à 25 mètres de la côte. Les courants s’y engouffrent, gagnent en puissance et attaquent le littoral. Chaque saison des pluies, les inondations envahissent chaque année davantage le quartier de Lekki, quartier tendance construit sur des marécages réensablés dans les années 90. D’année en année, il s’enfonce un peu plus dans les eaux. Chef Ede Dafinone, président de la Nigerian Conservation Foundation (NCF), a appelé les autorités à réagir en juillet dernier. « Plusieurs communautés ont déjà été emportées par les eaux », s’est alarmé l’environnementaliste. « Si rien n’est fait, Lagos sera submergée d’ici 2050. » 

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