Chronique

C’est l’histoire du dentiste…

Quelque chose est en train de se passer dans le merveilleux monde de la discipline des professionnels : ceux qui infligent des sanctions posent des questions !

Il suffit de lire quelques décisions récentes des conseils de discipline pour voir que les arrangements sympathiques entre professionnels de bonne volonté ne passent plus toujours comme lettre à la poste. Depuis 2015, un bureau indépendant des présidents de conseils de discipline a été créé, et la complaisance n’est plus ce qu’elle était.

L’affaire délirante du psychologue Ronald Côté l’illustre assez bien. Le psy traitait une femme qui avait été victime d’inceste de l’âge de 3 à 12 ans. Sa thérapie ? « Repartir à zéro » sa sexualité. Comment ? Au moyen de séances sexuelles où la femme de 40 ans devait reproduire les actes sexuels de son père avec son psychologue. Chaque semaine, donc, à son bureau, chez elle, chez lui, à son chalet, il y avait « exercices sexuels » entre eux. Le psy avait fait remplir un formulaire d’autorisation à sa cliente. Et tout ça a duré neuf ans. Il est même allé jusqu’à lui louer un chalet. Quand elle a perdu son emploi, il l’a embauchée pour s’occuper de sa comptabilité. Mais au lieu de la payer, il lui offrait ses séances de « thérapie » gratuitement. Car pendant ces années, non seulement Côté abusait de sa cliente, mais il la faisait payer, à hauteur de plusieurs milliers de dollars.

Devant le Conseil de discipline des psychologues, la syndique adjointe Suzanne Castonguay et l’ex-psy proposent une radiation de sept ans. Il faut savoir que la loi prévoit maintenant un minimum automatique de cinq ans de radiation, sauf circonstances exceptionnelles.

Réaction du Conseil, présidé par Marie-Josée Corriveau (la présidente de ce nouveau « Bureau ») : cette sanction n’est pas sérieuse, contraire à l’intérêt public. Les parties révisent leur position et proposent… une radiation permanente.

On peut difficilement imaginer en effet une infraction plus grave, un abus de confiance plus total, une faute plus directement liée à l’exercice même de la profession. Comment penser qu’un tel individu puisse un jour réintégrer la profession ? D’autant qu’il n’a pas du tout collaboré et a tenté de faire passer la cliente pour une menteuse jusqu’à la toute dernière minute.

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Tout ne passe plus aussi facilement, à la grande surprise des syndics, habitués au ronron disciplinaire mou.

Mais parfois, ce n’est que le langage qui change. Le fond est tout aussi inacceptable, et les dentistes sont parmi les champions de la sanction bidon.

L’incorrigible docteur Aron Gonshor, un excellent client du Conseil de discipline de l’Ordre des dentistes, s’en est encore tiré avec une radiation insignifiante. Le dentiste montréalais de 72 ans, poursuivi à plusieurs reprises au civil, a été à nouveau condamné en février à cinq mois de radiation pour avoir totalement raté des implants dentaires.

Ça fait au moins quatre fois que ses fautes en la matière sont reconnues. On parle donc d’un authentique incompétent en matière d’implants dentaires. La patiente de ce plus récent cas a souffert le martyre en plus de devoir se faire réopérer, bien entendu, greffe osseuse, infection, j’en passe et des plus horribles.

Cette fois, le très, très vigilant syndic des dentistes, Sylvain Desranleau, chargé de protéger le public, va sûrement sévir ! Trop, c’est trop, vous dites-vous. Eh ben non.

Il suggère cinq mois de radiation et « un minimum de 30 heures en réhabilitation », avec un stage.

J’espère, gens du public, que vous êtes rassurés ! Le type a 72 ans, il est condamné et poursuivi à répétition depuis 25 ans, ce n’est donc pas un moment d’inattention, une faute passagère. Il est juste… pas capable. Je dirais même : pas ‘hapab. Et on fait quoi ? On lui donne un cours de 30 heures. Attention ! MINIMUM 30 heures ! Si ça se trouve, le gars va faire 36,37 heures.

Le Conseil de discipline n’est pas à l’aise avec cette proposition faiblarde : « la sanction suggérée semble inadéquate considérant la gravité des infractions, les conséquences pour la patiente, les antécédents […] et le risque de récidive ». Et d’ajouter que « des sanctions trop indulgentes » peuvent faire perdre « la confiance du public ».

Mais… c’est une suggestion commune, et après tout, elle n’est pas si affreuse au regard des décisions passées. Donc le Conseil l’accepte telle quelle !

Car le poids de la complaisance passée sert toujours de justification à la complaisance d’aujourd’hui.

Que leur faut-il donc ? L’insignifiance des sanctions de l’Ordre des dentistes avait été dénoncée dans Le Journal de Montréal par l’avocat Jean-Pierre Ménard au sujet précisément de ce dentiste en… 2014.

J’aimerais demander ceci au syndic des dentistes : se laisserait-il poser une seule dent par le dentiste Gonshor ? Laisserait-il ses enfants ou sa mère ouvrir leur bouche devant lui, une fois qu’il aura suivi son stage « théorique et pratique » ?

Ben moi non plus.

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